Bras de fer en vue autour de la loi climat en Europe

13 octobre 2020

La Commission européenne veut utiliser les forêts pour atteindre son objectif d’un recul de 55% des émissions de CO2 d’ici à 2030. ONG et scientifiques protestent.

L’enjeu de la réduction des émissions de gaz à effet de serre est désormais au cœur d’une bataille de chiffres au sein de l’Union européenne. Le 16 septembre dernier, la Commission européenne a révisé son objectif, évoquant une baisse d’au moins 55% contre 40% d’ici à 2030, par rapport aux niveaux de 1990. De leur côté, le 6 octobre, les eurodéputés se sont montrés plus ambitieux, appelant à une réduction de 60%, et ce, en vue d’inscrire l’objectif de neutralité en 2050. Dans ce contexte, quelle sera la position des Etats membres ? A priori, aucune décision ferme ne sera prise à l’issue du Conseil européen du 15 octobre prochain, a d’ores et déjà fait savoir Charles Michel, son président. Il faudra plutôt tabler sur le Conseil des 10 et 11 décembre.Mais des scénarios s’échafaudent déjà. « Sur la base de mon expérience, toutes les propositions qui ont été faites par la Commission européenne en matière climatique ont finalement été adoptées », déclare Wendel Trio, directeur du Réseau d’action pour le climat (CAN), dont le pronostic serait que la baisse de 55% des émissions finisse par faire consensus. « La question sera de savoir dans quelles conditions cet accord sera conclu. A savoir, quelles concessions vont être accordées aux États membres réticents ? Celles-ci pourront aussi bien porter sur des questions de financement qu’être en lien avec d’éventuels ajouts, comme le fait d’inclure ou non la compensation carbone », explique-t-il, en référence aux puits de carbone que constituent notamment les forêts et les terres. Selon lui, toutefois, ces sujets pourraient ne pas être tranchés d’ici à la fin de l’année, mais  plutôt discutés lors des débats plus approfondis qui suivront les nouvelles propositions de la Commission, attendues pour juin 2021 .

L’inclusion des puits de carbone

Le débat fait rage sur cette question cruciale d’inclure ou pas dans le calcul la contribution de ces puits de carbone. Pour la première fois, la Commission européenne a, en effet, indiqué que ces moyens de compensation seraient pris en compte en vue d’atteindre les objectifs de réduction. Chose que le Parlement européen s’est refusé à faire, tout en se fixant des objectifs plus ambitieux. Le débat a donc enflammé les ONG. « Le carbone séquestré dans ces puits n’est pas équivalent à une réduction à la source des émissions », insiste Manon Castagné, chargée de plaidoyer chez CCFD-Terre Solidaire : « On sait, par exemple, que lorsqu’elles brûlent les forêts relâchent le carbone stocké ».  Elle rappelle que les scientifiques sont formels : «il faut à la fois protéger- restaurer les puits de carbone existants et réduire nos émissions de gaz à effet de serre, mais fusionner les deux signifie donner la possibilité de faire l’un ou l’autre, et c’est nocif. » A son sens, les Etats-membres intègrent déjà ces puits dans leur calcul dans leur feuille de route nationale, et pourraient, s’ils en ont le feu vert, recourir à des projets de compensation hors de leur frontières, dans les pays en développement.

Revoir les feuilles de route nationales

S’aligner sur ces nouvelles ambitions européennes demandera sans doute aux pays de revoir de fond en comble leur feuille de route nationale. Une gageure quand les objectifs nationaux peinent déjà à être atteints. «  A l’horizon 2030, la France, par la voix d’Edouard Philippe, premier ministre à l’époque, avait déjà acté dans « un souci de sincérité » un report des ambitions du budget carbone 2019-2023, rappelle Alain Grandjean, membre du Haut Conseil pour le climat, créé en 2018. Mais, « la sincérité pourrait bien nous conduire à reporter tout le temps nos ambitions quelles qu’elles soient, non? » A présent, la priorité, selon lui, est « de faire en sorte que nos émissions baissent, et ce, indépendamment de la crise du COVID qui n’a qu’un effet conjoncturel, et non de refaire un énième plan ». Sans compter que le recours aux réserves naturelles de carbone s’avère également compliqué dans l’Hexagone. Au travers de sa stratégie nationale bas carbone, la France prévoit un puits de carbone à horizon 2050 plus élevé qu’aujourd’hui, d’environ 80 millions de tonnes de CO2, contre la moitié environ aujourd’hui. « A l’évidence, ce doublement n’est pas acquis, du fait notamment des risques liés au changement climatique qui pèsent sur les forêts, tels que le stress hydrique, les incendies, les tempêtes qui peuvent devenir très violentes, et les ravageurs », indique l’économiste : « Il va falloir mettre la gestion forestière au centre de nos priorités majeures, en lui faisant intégrer des objectifs de résilience ». 


Article réalisé en partenariat avec la Fondation Heinrich Böll