« Grise ou verte, la croissance nous conduit dans le mur »

Fabrice Bonnifet, président du Collège des directeurs de développement durable (C3D)

Il fustige « les théories de soutenabilité faible » et «  le mensonge de la croissance verte ». Le président du C3D et directeur du développement durable du groupe Bouygues s’explique.

Pourquoi dénoncez-vous le concept de croissance verte ?

La croissance verte ne vise qu’à remplacer les flux physiques carbonés par des flux décarbonés. Mais si l’on maintient notre mode de développement actuel, même en remplaçant toutes les énergies fossiles par des renouvelables et du nucléaire, cela ne tiendrait pas à cause de la pression sur les métaux et minéraux. Grise ou verte, la croissance nous mène dans le mur. Ce que je promeus, c’est la « Prospérité sans croissance » formalisée par Tim Jackson en 2007. Les arbres cessent de croître un jour mais cela ne les empêche pas de continuer à produire des fruits, fertiliser les sols, etc.

On va atteindre un plateau en termes de consommation mais cela ne signifie pas que l’indice de bonheur humain va stagner. On doit pouvoir démontrer qu’une économie de l’abondance est possible grâce à une troisième voie. C’est possible, mais cela nécessite de tout changer. Les modèles d’affaires doivent être complètement modifiés. Certains secteurs devront se diversifier et accepter une baisse de leurs activités actuelles. Un réseau TGV paneuropéen, si possible alimenté à l’énergie décarbonée, permettrait d’assurer la mobilité en Europe en renonçant à l’avion mais sans revenir au Moyen-Age ni à la calèche.

Etes-vous rassuré par les déclarations d’Elisabeth Borne, qui refuse toute demande de moratoire dans l’application des mesures écologiques comme l’a réclamé le Medef?

Nous sommes en plein dans la décennie des injonctions contradictoires. A l’image des déclarations d’Elisabeth Borne, un pied sur l’accélérateur, un autre sur le frein. Alors qu’il ne faut faire ni l’un, ni l’autre, mais autrement.

Les mesures d’urgence adoptées par le gouvernement ne correspondent pas du tout aux besoins d’investissements. On éteint l’incendie, mais pas le feu qui couve sous les braises. C’est un terrible gaspillage d’argent public, qui sera sans nul doute dénoncé d’ici quelques années par la Cour des Comptes. Comme le déplore Cynthia Fleury, les politiques sont irresponsables et manquent de courage. Ils ne privilégient pas l’intérêt général. Les lobbies font du chantage à l’emploi, alors que ces emplois sont déjà condamnés, et d’ailleurs les entreprises de ces secteurs savent qu’elles sont sous perfusion.

Les véritables causes du statu quo, les causes racines, sont dues à des croyances qui perdurent dans le système économique et le système éducatif, qui continue d’enseigner des modèles qui ne fonctionnent pas et se heurtent aux limites du monde physique et des lois de la thermodynamique. C’est pourquoi il faudrait redéfinir les contenus pédagogiques, depuis l’école élémentaire jusqu’aux Grandes écoles.

Etes-vous optimiste pour la sortie de crise ?

Je suis, comme dirait (le collapsologue) Pablo Servigne, un « pessimiste plus ». J’ai une responsabilité morale vis-à-vis des générations futures et de mes enfants, mais je ne me fais aucune illusion sur la capacité d’une organisation de 164 membres (le C3D, ndlr) à changer le monde. Même si selon l’anthropologue Margaret Mead, il suffit de quelques individus motivés pour faire basculer une situation.

Qu’elle soit grise ou même verte, la croissance nous conduit dans le mur, mais mon boulot, c’est de modifier la trajectoire pour faire en sorte d’éviter qu’on le prenne trop vite, trop fort et trop de face.

Au sein du C3D, on compte quelques entreprises dont les directeurs du développement durable ont suffisamment de crédibilité pour renverser le rapport de force avec les conservateurs au sein des comités de direction et qui pèsent sur les décisions stratégiques et les investissements, et parviennent le cas échéant à imposer des renoncements.

Comment les entreprises peuvent-elles modifier leurs modèles économiques ?

Dans toutes les entreprises qui vont opérer une transition, le modèle obsolète et le modèle plus vertueux vont cohabiter pendant environ une génération, puis les courbes finiront par se croiser. La question, c’est comment faire pour que toutes ces graines vertueuses qu’on plante, ces arbres fragiles, ne soient pas privés de place et de soleil par les chênes du monde d’avant ? Est-ce qu’on décide de couper ces chênes brutalement ou est-ce qu’on les élague petit à petit ? Les pouvoirs publics peuvent aider à accélérer cette transition via la régulation, la fiscalité…

Au C3D, nous voulons montrer qu’il existe quantité d’entreprises dans le monde qui sont à la fois rentables et vertueuses. Bien sûr, c’est plus simple pour des startups et de petites entreprises que pour de grands groupes, dont l’inertie est renforcée par de nombreuses parties prenantes qui n’ont pas envie de changer. Mais c’est dans l’entreprise, qui n’est pas une démocratie, qu’il est encore possible d’agir. Pas question évidemment de critiquer la démocratie comme système politique. Mais dans l’entreprise, une fois que la stratégie a été arrêtée par le PDG, ceux qui ne sont pas d’accord n’ont plus qu’à partir.