Neuf villes suédoises à la recherche de récits climatiques

La rivière Kavlinge, indissociable du futur de la ville de Malmö

Pour imaginer un futur compatible avec la lutte contre le réchauffement climatique, le réseau « Viable Cities » a commencé par recruter un conteur en chef. Rencontre.

« La crise sanitaire du Covid-19 nous apprend des choses sur la crise climatique : la crise est globale, mais c’est son impact local qui a des répercussions directes sur la vie des gens. Et ce sont les collectivités locales qui sont en première ligne, pour organiser les soins, l’alimentation, l’école, le transport. Ce sont elles qu’on écoute, qui ont la confiance des citoyens, pas le Premier ministre ».

Pour Peter Grankvist, « chief story teller » ou conteur en chef du projet Viable cities, la crise sanitaire conforte l’approche que neuf villes suédoises ont adoptée en se lançant le défi de la neutralité carbone pour 2030.

Jusque-là, rien de très original. Mais la méthode pour y parvenir, l’est. Le projet en lui-même a adopté le processus de « l’innovation à mission » conceptualisé par l’économiste italienne Marianna Mazzucato. Et pour ne pas perdre la mission de vue, le réseau Viable cities, qui rassemble neuf villes au total, a commencé par embaucher un journaliste écrivain passionné par le futur et l’innovation. Il gère une équipe composée d’artistes et de spécialistes en sciences humaines et en psychologie, qui étudie les histoires les plus célèbres et cherche à en tirer un modèle.

Mettre en scène les rivières, forêts – et les failles de l’humain

« Si vous voulez que les gens changent, il ne faut pas donner trop d’importance aux faits, à la réalité. Ce sont simplement des éléments qui nourrissent le récit. L’histoire et la façon dont on la raconte est tout aussi cruciale » explique Per Grankvist. Son équipe a décortiqué les ressorts dramatiques des grands récits, de l’Antiquité à Pixar, en passant par Shakespeare.

« On retrouve un schéma assez commun : un héros s’embarque dans une aventure, est confronté à des obstacles, se bat et en ressort victorieux ou perdant » explique Per Grankvist. Un scénario qui permet aux individus de s’identifier, et d’avoir envie, ou non, de changer leurs comportements. Encore faut-il que le héros présente de réelles caractéristiques humaines. Notamment des défauts, des fragilités, des failles ; qu’il fasse des erreurs, qu’il puisse faire des choix aberrants, qu’il ait le droit d’avoir ses limites, des contradictions. Faute de quoi, il ne sera pas crédible et personne ne pourra s’y identifier.

« Le défaut des écologistes, c’est qu’ils présentent un futur radical et bourré d’interdictions, où on ne pourra ni manger des hamburgers, ni prendre sa voiture…mais ce n’est pas le sujet en fait ! Un hamburger, c’est avant tout un gros sandwich bien gras, on est tout à fait capables d’obtenir la même chose avec des plantes. Et à quoi sert d’avoir une voiture alors que 70 % de la population habitent en ville, où on peut organiser des mobilités agréables comme la marche, le vélo ou des transports en commun ? ». Des constats qui renvoient à des enjeux plus fondamentaux sur la satisfaction des citoyens, leur cadre de vie, et aussi leur liberté. Per Grankvist raconte avoir été marqué, dans une ville du Nord de la Suède, Uma, par une jeune mère de famille pédalant sur son vélo cargo placardé d’autocollants militants pour le climat, qui s’arrêtait à un rouge pour faire une pause cigarette. « Il ne faut pas demander aux humaines d’être parfaits, ils ont le droit d’avoir leurs limites ».

Enraciner le futur dans le paysage local

Et pour inciter les citoyens à participer à un projet commun, les toucher émotionnellement, mieux vaut intégrer leur univers au récit. « Par exemple, on a fait le test pour la ville de Malmö. Et bien c’est ville où les gens sont très attachés à la rivière et à la forêt. Il faut absolument, pour les toucher, intégrer ces éléments : leur parler d’un futur imaginé autour de ce qui fait qu’ils aiment leur environnement. » Par exemple, l’énergie de cette rivière éclaire leur salon. La réalité concrète et locale parle plus aux individus que l’idée d’une crise globale, forcément lointaine, qui ne touche finalement personne. Encore faut-il trouver ce qui émeut vraiment les populations, quels sont les attachements des uns et des autres.

Les organisateurs de la COP26 de Glasgow, reportée en 2021, sont d’ailleurs passés par là. Pour mobiliser la population, ils avaient d’abord prévu de parler du changement climatique comme enjeu global. Ils sont vite passés à un autre thème : comment le changement climatique affecte directement l’Ecosse, son élevage, ses rivières, sa végétation.

Au Texas, les routes étaient semées de déchets, jusqu’à ce que l’Etat se renseigne un peu mieux sur les auteurs de cet épandage : les chauffeurs routiers, des Texans par ailleurs très patriotes et fiers de leur état. Il a donc choisi de jouer sur leur fibre patriote pour orienter sa communication : « Don’t mess with Texas », un jeu de mot entre « n’embêtez pas » et « ne polluez pas » le Texas. Les déchets sur la voie publique ont progressivement disparu.

En Suède, l’enjeu est plus ambitieux, mais les moyens aussi : au total, les villes et leurs partenaires ont mobilisé un milliard de couronnes suédoises dans le cadre du programme Horizon 2020 pour parvenir à leur objectif.

*Enköping, Gothenburg, Järfälla, Lund, Malmö, Stockholm, Umeå, Uppsala et Växjö