Avalanche d’idées pour verdir les plans de relance

Mis à jour : avr. 22


Les milliards injectés par les Etats dans leurs entreprises peuvent être assortis de contraintes précises. Le Haut conseil pour le climat suggère de nombreuses pistes pour la France, dont celle d’aider les salariés de l’aérien, plutôt que l’aérien.


Comment faire pour que les milliards que l’Etat français s’apprête à déverser sur l’économie n’aient pas d’impact négatif sur le climat comme en 2008 ? La question préoccupe jusqu’aux plus hautes fonctions de l’Etat, d’autant que les secteurs les plus affectés par la crise sont autant, voire plus menacés à terme par la crise climatique que par la crise sanitaire.

Le président de la République a indiqué au Financial Times qu’il fallait « repenser la mondialisation ». Il anticipe aussi des changements « psychologiques et anthropologiques pour notre pays ». Mais derrière les grands discours, les décisions concrètes sont encore loin. Pour l’heure, le gouvernement a simplement fait voter une rallonge de 20 milliards d’euros pour l’Agence des participations de l’Etat, sur le point de prêter ou de monter au capital des entreprises stratégiques les plus exposées, sans que leur liste ne soit connue. Dans le détail, l’Agence envisage d’apporter des quasi fonds-propres, de pratiquer des nationalisations temporaires, alors que la Banque Publique d’Investissement pourrait souscrire des obligations convertibles de son côté. Si les outils sont là, les contreparties restent modestes : dans un amendement au PLFR, il est simplement demandé aux entreprises de respecter leurs engagements RSE.


Lire aussi : Citoyens et experts veulent plus de transparence pour le plan de relance


Pourtant, les idées ne manquent pas pour faire bouger les lignes, surtout pour les principaux secteurs concernés par la crise : l’aérien et l’automobile.

Ainsi, le Haut Conseil sur le climat invite à une série de mesures pour éviter que la relance verte ne vire au gris, dans un rapport intitulé « Climat, santé, mieux vaut prévenir que guérir ». Il réclame plus d’investissements, notamment pour les solutions bas-carbone les plus urgentes : efficacité énergétique, énergies renouvelables et mobilité. Il demande notamment de miser sur la voiture électrique, plutôt que d’envisager une prime à la casse comme celle de 2008 qui avait dopé les ventes de SUV thermiques.


Ailleurs en Europe, moins de vols domestiques, plus de voitures électriques

Au sein de l’UE, des initiatives montrent l’exemple plus ou moins directement. Ainsi au Danemark et en Pologne, les aides des plans de relance ne pourront être utilisées que par des sociétés qui paient leurs impôts dans leur pays, voire, pour le Danemark, qui ne distribuent pas de dividendes.

L’Autriche, où les Verts participent au gouvernement, songe à imposer une réelle contrainte climatique. « Si nous envisageons de distribuer des centaines de millions d’euros de taxes, il y aura bien sûr des conditions » a indiqué la ministre de l'Environnement, Leonore Gewessler, membre du parti des Verts. Parmis les options en discussion, un engagement à réduire les vols domestiques, une coopération croissante avec les compagnies ferroviaires, voire le recours à des carburants plus écologiques sont en discussion.

En Allemagne, la réflexion autour du secteur automobile, qui pourvoit de nombreux emplois, porte sur la transition vers la voiture électrique, et les pistes pour une intégration plus rapide des énergies renouvelables au fonctionnement des voitures électriques, notamment par le biais de l’hydrogène. Le think-tank Agora Verkehrswende propose aussi à l’Etat d’investir massivement pour verdir le parc automobile très polluant des plus petites entreprises, et d’imposer des véhicules électriques à tout le secteur public.

Aux Pays-Bas, le gouvernement a déjà interdit aux compagnies aériennes les vols pour lesquels des alternatives ferroviaires existent, comme la ligne Amsterdam-Bruxelles. Et avant même la crise du Covid-19, le phénomène du « Flygskam », ou honte de prendre de l’avion, avait commencé à faire décroître la demande de vols domestiques en Suède.


Faut-il sauver les avions ?

« On sait qu’il va falloir désinvestir de certains secteurs dont le business model est incompatible avec l’accord de Paris. Il faut moins de voyages notamment, surtout moins d’unités de vol. C’est le moment de gérer ce dossier, en évitant la casse sociale » avance Clément Sénéchal, chargé de plaidoyer chez Greenpeace.

Un sujet sur lequel le Haut conseil pour le climat va plus loin que l’ONG : il s’interroge clairement sur la nécessité de sauver le secteur aérien, appelant à « promouvoir un dialogue transparent sur ce qu’il va être nécessaire de sauvegarder avec l’argent public et dans quelle mesure les aides (formation, reconversion) aux travailleurs des secteurs très émetteurs ne devront pas être préférées à une aide sectorielle ». Le HCC souligne que l’aviation dispose d’exemptions en matière d’émissions de CO2 au niveau européen, qui lui permettent d’émettre toujours plus, ce qui rend le secteur peu compatible avec l’accord de Paris.


Un pôle public des transports en France

Greenpeace discute de son côté avec Attac et le principal syndicat français, la CGT, d’une réunification de la filière transport au sein d’une même structure en France, qui prendrait la forme d’un EPIC (établissement public à caractère industriel et commercial), dans lequel on retrouverait Air France, la SNCF, mais aussi… les sociétés d’autoroutes qui seraient réquisitionnées pour l’occasion. « La CGT a compris l’enjeu de long-terme du climat pour l’emploi : ce sont des secteurs qui seront de toutes façons fragilisés par la contrainte climatique à terme. Dans une lettre adressée le 7 avril au président de la République, Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, insiste certes plus sur les enjeux sociaux de la crise que sur l’environnement. Il précise néanmoins que l’enjeu de cet épisode est de « répondre aux besoins fondamentaux, sur le principe de « bien commun universel », de revalorisation du travail, de préservation de l’environnement et d'une anticipation des transitions nécessaires pour que l’activité humaine ne porte pas atteinte à l’avenir de la planète.


Budget européen, règles budgétaires et BCE en question

En plus de l’action nationale, la réflexion à l’échelle européenne semble incontournable, comme le souligne le HCC, qui demande que les règles budgétaires européennes soient levées afin d’autoriser plus d’investissements. Comme l’avait déjà souligné le comité budgétaire européen en août dernier, les règles actuelles limitent la capacité d’investissement des Etats membres, alors que les besoins sont énormes. Certains élus confirment la nécessité de décupler le budget commun de l’UE pour investir plus sur la relance verte, comme l’eurodéputé socialiste Pierre Larrouturou, qui propose de ne pas accepter le chantage à l’emploi, et de se concentrer sur les activités économiques compatibles avec le climat. « Il nous faut un plan Marshall, c’est-à-dire un budget européen de 4 % du PIB européen et non pas 1 %, financé par des ressources propres : une taxe sur les transactions financières et un impôt harmonisé sur les entreprises » assure l’élu, dont le propos commence à rencontrer un certain écho.

Reste que pour l’heure, les mesures d’urgence prises au niveau européen n’ont rien de réjouissant pour le climat. La première d’entre elles, soit le programme de rachat de dette privée (PEEP), auquel la BCE a prévu mi-mars de consacrer quelque 500 milliards d’euros, permet aux entreprises d’emprunter sur longue période à moindre coût. En France, plusieurs entreprises qui ont émis de la dette depuis cette date en ont bénéficié, dont Total et Engie par exemple. Alors qu’indexer les taux de prêts aux performances climat des entreprises fait consensus au Parlement européen, et que la taxonomie européenne prévoit d’imposer des malus aux emprunteurs en fonction de l’impact climatique de leurs activités, la première décision commune européenne fait exactement l’inverse en facilitant l’accès au financement des énergies fossiles.