Christian de Perthuis : "La crise sanitaire pourrait accélérer la transition énergétique"


Christian de Perthuis est économiste, professeur à Dauphine, et vient d'achever un nouvel ouvrage, "Covid-19 et réchauffement climatique", à paraître aux éditions Deboeck.


Le recul des émissions de Co2 cette année est du jamais-vu dans l'histoire, souligne le fondateur de la Chaire Economie du Climat qui n'anticipe pas de rebond majeur des émissions. Il appelle à intégrer le coût de la destruction du vivant dans nos systèmes économiques.


Vous observez les liens entre économie et climat depuis de longues années. Que vous inspire la crise actuelle : on a sacrifié l’économie au profit de la santé humaine, avec de nombreuses conséquences, dont le recul temporaire de l’activité économique, mais aussi des émissions de CO2.

Le COVID 19 a fait chuter les émissions de CO2, comme aucune politique auparavant. Cela a résulté du double rationnement sur l’offre et la demande opéré par le confinement. Il convient de s’arrêter sur ce fait : la chute des émissions du printemps 2020, c’est du jamais vu dans l’histoire !


Comment anticipez- vous la suite ?

Je vois les écologistes s’alarmer de l’effet rebond qui suivra la crise. Moi je crois qu’il n’y aura pas de rebond majeur. La plupart des émissions évitées ne sont pas rattrapables : celles liées au transport, au tourisme. Je crois que le pic d’émissions mondiales de CO2 pourrait avoir été atteint en 2019, car la catastrophe sanitaire a déclenché des ajustements qui devraient accélérer la transition énergétique.


La crise sanitaire pourrait donc permettre d'opérer cette transition plus rapidement ?

Oui, parce qu’on assiste à la fois à un recul conjoncturel de la consommation et à une évolution structurelle de l’offre d’énergie. On n’est plus du tout dans le scenario de 2009, lorsque les émissions de CO2 avaient fortement rebondi, notamment en Asie, après la crise financière. Cette fois-ci, je n’anticipe pas un tel rebond asiatique du fait de la progression très rapide des capacités de production d’origine renouvelable et de l’électrification des transports. Quant à l’Europe et aux Etats-Unis, leurs émissions étaient déjà sur une tendance baissière avant le déclenchement de la pandémie.


Mais la crise actuelle pose un sérieux problème à de nombreuses énergies…

Le pétrole est en déshérence, avec des cours qui s’effondrent. Pour moi, l’apparition soudaine de cours négatifs sur le marché à terme est un signal important : il préfigure un monde où la demande d’or noir va s’éteindre. Le retrait du charbon va s’accélérer dans les pays développés et son utilisation va fortement ralentir en Chine. Le gaz est moins affecté et les énergies renouvelables s’en sortent bien mieux.

Des forces économiques de plus en plus puissantes misent sur le bas carbone. Le capitalisme numérique sort grand vainqueur de cette pandémie, avec un accroissement majeur de la circulation de l’information quand celle des hommes et des marchandises ralentit. Et son énergie, ce n’est pas le pétrole, c’est l’électron. Le capitalisme numérique ne mise pas sur le moteur à combustion et les énergies fossiles, mais sur la gestion intelligente des réseaux, la mobilité bas carbone, les renouvelables...


Les gouvernements s'empressent d’enclencher des plans de soutien à l’automobile, à l’aérien, avec peu de conditionnalités, n’est-ce pas un signal négatif pour l’évolution des émissions de CO 2 ?

Les conditions environnementales négociées au cas par cas ne sont pas d’une grande utilité : dès que les industriels auront reçu l’argent public, ils en feront ce qu’ils veulent. En revanche ce qui est essentiel, c’est de maintenir les engagements existants sur le climat, et de les renforcer. Par exemple, pour l’industrie automobile : il faut maintenir et continuer à renforcer les normes de CO2 sur les nouveaux véhicules s’appliquant à l’ensemble des constructeurs.


Le secteur de l’aviation réclame justement un nouveau mode de calcul de sa contrainte carbone pour l’alléger…

La contrainte carbone que l’on tente de poser depuis des années aux secteurs maritime et aérien se négocie dans des instances onusiennes qui sont trop proches de l’industrie. Pour l’aérien, on était enfin parvenus à un accord, avec 2020 comme année de référence pour la trajectoire d’émissions à long terme. Il faut résister aux lobbies qui cherchent à détricoter cette régulation, notamment en changeant l’année de base.


Au niveau de l’Union européenne, les objectifs de réduction d’émissions pour 2030 sont en cours de discussion…

Oui, et il est essentiel qu’on accroisse l’ambition : les objectifs actuels ne sont plus pertinents ! L’UE a encore un objectif de – 40 % en 2030 par rapport à 1990. Il est quasiment atteint en 2020. Si on ne renforce pas sérieusement la contrainte, on risque d’avoir à nouveau une politique climatique non contraignante et, en particulier, un prix du quota de CO2 bien trop faible sur le marché du carbone.


L’Union européenne était engagée dans un « Green deal » avant la crise sanitaire, censé transformer l’économie européenne. Pensez-vous que cet outil soit efficace ?

La relance bas carbone accroit la résilience de l’économie face au risque climatique. Ses effets sur la croissance dépendent de la vitesse avec laquelle on parvient à reconvertir les outils de production dépendant du fossile. Car pour que les émissions baissent, l’investissement vert doit s’accompagner d’un désinvestissement du fossile. Mais la croissance pour la croissance va perdre de son attrait. Il faut que les politiques accompagnent ce mouvement, notamment pour réduire les inégalités et enrayer la montée du chômage. L’emploi, pas les points de PIB, sera une variable essentielle de la relance bas carbone.


Quel lien établissez-vous entre la crise sanitaire et la biodiversité ?

Le Covid-19 est le troisième coronavirus en vingt ans. La multiplication des épidémies est liée à la façon dont on maltraite la nature, et particulièrement les écosystèmes sauvages qui stockent le CO2 de l’atmosphère et constituent de formidables réservoirs de virus. Deux bonnes raisons de les protéger. Quand les sociétés humaines malmènent ces milieux, elles accroissent les risques épidémiques. La mise à l’arrêt du monde pose la question de notre relation au vivant et aux écosystèmes sauvages. Que va-t-on faire aujourd’hui en matière d’agriculture, comment va-t-on protéger la forêt amazonienne et la biodiversité ? Contrairement à l’énergie, on ne sait pas très bien comment s’y prendre.


Faut-il donner un prix à la nature ?

Surtout pas ! La nature n’a pas de prix. Pas plus que la Joconde ou Notre-Dame de Paris ! En revanche, la destruction de la nature a un coût. C’est ce coût qu’il faut intégrer dans nos systèmes économiques pour protéger le capital naturel. Pour les émissions de CO2 liées à l’énergie fossile, c’est assez simple, au moins techniquement : on dispose d’une métrique simple avec la tonne de CO2 émise (ou son équivalent quand on rejette du méthane ou du protoxyde d’azote). Pour la biodiversité, c’est un véritable casse-tête. La valeur d’une espèce ou d’un être vivant dépend des multiples liens qu’ils entretiennent avec leur environnement. Une fois qu’une espèce s’affaiblit, il faut beaucoup de temps pour inverser la situation. Et on ne sait pas leur donner une valeur : quel est le coût de la disparition du panda ? Le point positif, c’est qu’on voit les bénéfices : si on arrête les pesticides, le retour de la biodiversité est visible et rapide. Et il y a une dimension de plaisir : le retour de la nature en ville fait consensus. Mais pour les grandes forêts primaires, la limitation des accès humains ne constitue pas une réponse efficace sur le long terme. Il faut trouver des alternatives économiques viables aux pratiques agricoles et forestières prédatrices.


Quelles sont les mesures les plus efficaces à prendre en matière de biodiversité ?

Comme sur l’énergie, la première mesure qui s'impose c’est de faire respecter les engagements déjà pris ! La convention du CITES interdit le commerce de nombreux animaux sauvages, en particulier celui du pangolin dont tout laisse penser qu’il a contribué à transmettre le Covid-19 à l’homme. Cette convention ratifiée par la Chine et la plupart des pays africains n’a pas été respectée. Il convient également de mieux faire appliquer les règles limitant les accès aux réserves naturelles et zones protégées. Mais le chantier majeur concerne les pratiques agricoles. : l’agroécologie, visant à produire plus et mieux par hectare, avec des relations plus équilibrées entre les productions végétales et animales, est la réponse à la perte de biodiversité. La révolution de l’agroécologie est largement devant nous. Elle va constituer une brique essentielle pour renforcer la résilience de nos sociétés face aux risques sanitaires et climatiques.