• Dominique Pialot

Comment faire d'une friche industrielle un creuset de biodiversité


Compost, ferme florale : sous l'égide du département et de la ville, un collectif transforme d'ancien terrains pollués en laboratoire d'agriculture urbaine et de biodiversité à l'Ile-Saint-Denis.


Horticulteur urbain, faiseur de terre…vous ne connaissez pas ces métiers ? C’est normal, ils n’existent pas encore. Mais l’association Halage entend bien en former quelques-uns à Lil’Ô (Laboratoire îlien de la matière organique), ce laboratoire grandeur nature d’expérimentation autour des nouveaux enjeux de la ville et de la biodiversité, situé sur l’Ile-Saint-Denis (93).

A l’origine du projet, une association de ré-insertion professionnelle de populations éloignées de l’emploi, née il y a 20 ans, recherche du foncier en Seine-Saint-Denis où se situe son siège social. Pour y installer un prototype de compostage de...couches culottes, un projet imaginé en partenariat notamment avec le CNRS et l’Ademe.

Aujourd’hui, le territoire de 3,6 hectares est occupé par un collectif regroupant Halage, Etudes et Chantiers et Les Alchimistes, une entreprise qu’ils ont co-créée. Il abrite une activité de compostage de déchets alimentaires et une ferme florale, entame dès ce mois de juin une expérience de fabrication de substrat fertile et pourrait bientôt fournir en plantes la ville voisine d’epinal-sur-seine pour agrémenter les berges de Seine. Point commun à toutes ces activités : démontrer qu’il est possible de reconquérir la biodiversité en milieu pollué et de favoriser les circuits courts.


Restauration du sol in situ

Le collectif a remporté en 2018 l’appel à manifestations d’intérêt et la mise à disposition gratuite, pour 10 ans , de ce site enclavé entre deux zones Natura 2000 et racheté fin 2017 par le département de Seine-Saint-Denis à l’entreprise Colas. Mais la pollution est plus ancienne encore, puisque « cette friche est née de l’entreposage de matériaux à l’époque du baron Haussmann » précise Stéphane Berdoulet, directeur d’Halage.

Opéré par Les Alchimistes, le composteur, qui utilise la technique électromécanique imaginée pour les couches culottes, peut traiter jusqu’à 2 tonnes par jour de déchets récupérés auprès des cantines, restaurants d’entreprise et supermarchés. Rémunérée pour ce service de collecte, l’entreprise utilise une partie du compost sur le site et vend le reste à des chaînes comme Biocoop ou Nouveaux Robinsons. Après une levée de fonds de 2,5 M€ auprès de la finance solidaire, son système, particulièrement adapté à un environnement urbain, essaime en métropole et dans les DOM-TOM.

Ajouté à des déchets verts et du fumier récupéré auprès de centres hippiques, le compost contribue à redonner vie au sol pollué, compacté, voire enrobé de goudron. « Nous nous sommes fixé comme contraintes de limiter les intrants, et de ne jamais exporter notre pollution », rappelle Stéphane Berdoulet. La plantation de 1500 arbres en bosquets participe aussi de la création d’humus et de cette restauration in situ du sol pollué. L’expérience, menée en suivant un protocole scientifique, a vocation à démontrer son efficacité sur une période de 5 ou 10 ans, qui correspond à la durée de vie moyenne des friches urbaines entre deux programmes.

L’activité horticole, qui ambitionne de participer au mouvement « slow flower » en proposant des alternatives aux espèces importées, vise une production de 100.000 fleurs en 2021.


Transformer la terre stérile en substrat fertile

Plus ambitieux encore, le collectif se lance dans une expérimentation de fabrication de substrat fertile à partir de terre stérile excavée en profondeur (lors de la construction de parkings souterrains par exemple) mélangée à du compost et du béton. « Il s’agit de trouver une alternative à la prédation de terre végétale qu’on va chercher jusque dans le Loiret », explique Stéphane Berdoulet.

« Tous ces projets permettent de concilier insertion sociale et professionnelle, biodiversité, éducation populaire et recherche scientifique », se réjouit-il.

Déjà parvenu à réunir 1,2 M€ de subvention (notamment auprès de la Région et de l’Agence de l’Eau), le directeur d’Halage estime à 2 M€ les investissements publics nécessaires à ce projet d’intérêt général, avant qu’il ne parvienne à s’autofinancer.

Halage délivre déjà des CAP dans les métiers des espaces verts, à des personnes qui, pour 70% d’entre elles, partent avec un contrat de travail. Mais l’association ne compte pas en rester là. « La ville se transforme, les besoins évoluent, constate Stéphane Berdoulet. Les métiers d’exécution répétitive ont vocation à disparaître. Aujourd’hui, éboueur, cela consiste surtout à courir entre le camion et les poubelles, alors que le collecteur/composteur serait capable de collecter et transformer les déchets, d’organiser la logistique et de raconter l’histoire. »