• Dominique Pialot

Comment les territoires français anticipent les sécheresses



Carte du collectif Sécheresses indiquant les zones en alerte en crise ou en risque de pénurie d'eau potable pour la décennie 2030-2040.


Un collectif citoyen décrypte les données produites par les experts pour permettre aux populations et aux collectivités de mieux anticiper les sécheresses qui les menacent.


2019 a marqué les esprits en raison du nombre de départements frappés par des restrictions d’usage de l’eau (87), dont plus d’une dizaine ont subi de longues ruptures d’approvisionnement, et de la durée de certaines de ces restrictions, qui se sont parfois prolongées jusqu’à l’automne. Mais 2020 ne s’annonce pas mieux, si l’on en croit l’état des lieux publié le 14 mai par le ministère de la transition écologique, à l’occasion d’un comité national de l’eau. D’après cette communication, fondée sur une analyse hydrologique réalisée à partir de données de Météo France, du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), de l’Office français de la biodiversité (OFB), de EDF et de Voies navigables de France (VNF), plus de la moitié des départements métropolitains seraient concernés, notamment dans l’Est et le Centre de la France.

En cause, outre le changement climatique, l’artificialisation des sols, qui diminue leur capacité à retenir l’eau. Cette donnée joue d’ailleurs un rôle prépondérant dans le degré de vulnérabilité d’un territoire face au risque de sécheresse. C’est ce qu’ont découvert les fondateurs d’un collectif citoyen créé à l’initiative de Thomas Wolff, frappé par l’ampleur et la récurrence des épisodes de sécheresse dans le département montagneux du Doubs. « La structure du sol souterrain, plus précisément les galeries calcaires qui permettent à l’eau de s’échapper vers la plaine, en est responsable » explique Fanny Breuneval, ingénieure en cognitique (facteur humain), co-fondatrice du collectif et créatrice du site internet Sécheresses.fr. Le même phénomène s’observe dans les Alpes.


Anticiper pour s’adapter et mieux gérer le partage

Sécheresses s’est donné pour objectif de cartographier les risques à partir de modélisations de différentes données concernant le climat, la ressource en eau, l’hydrogéologie des territoires, toutes d’excellente qualité, parfaitement fiables et libres d’accès, mais difficiles à interpréter par les citoyens et les collectivités. Le collectif a notamment travaillé à partir des données de Météo France, de la Drias Climat (Ministère de la Transition écologique) et de BDLISA, la base de données des limites des systèmes aquifères.

A quoi sert ce décryptage de données ? « A donner de la matière, notamment aux collectivités, pour mieux comprendre la nécessité d’anticiper les épisodes de sécheresse qui menacent leur territoire, affirme Fanny Breuneval. S’appuyer sur un discours à la fois scientifique mais accessible à leurs administrés peut leur permettre de légitimer plus facilement certains investissements. »

Parmi les solutions, la mise en place de récupérateurs d’eau de pluie est le dispositif le plus simple et le plus rapide.

Anticiper les épisodes de sécheresse devrait également permettre de mieux gérer le partage de cette ressource qui, à mesure qu’elle se fait plus rare, fait l’objet de conflits d’usage. Ces conflits peuvent survenir entre collectivités, notamment lorsque certaines dépendent pour leur approvisionnement d’une eau située sur une autre commune, susceptible de créer barrages et autres retenues pour préserver son propre approvisionnement.

Ils existent également entre agriculteurs, collectivités (qui gèrent l'approvisionnement en eau potable), éventuellement industriels…De façon générale, l'anticipation favorise le rassemblement de toutes les parties prenantes autour de la table, une pratique encore trop peu répandue. A moyen terme, il s’agit plus de faire évoluer l’urbanisme, de procéder à des investissements dans des infrastructures ou encore à la restauration écologique de cours d’eau.


Les agences de l'eau à la manoeuvre sur l'adaptation au changement climatique

Peu impliquées dans la gestion conjoncturelle des crises, du ressort du ministère et des DREAL sous l'égide des préfets, les agences de l'eau jouent en revanche un rôle important dans l'anticipation et l'adaptation au changement climatique dans la durée. Chaque comité de bassin a ainsi préparé son plan de bassin d'adaptation, dont les mesures seront intégrées aux SDAGE (schémas directeurs d'aménagement et de gestion des eaux), actuellement en cours de révision. Sur les territoires fragiles, les PTGE (projets de territoires de gestion de l'eau) créés suite aux Assises de l'Eau de 2019, réunissent les acteurs de l'eau (agriculteurs, collectivités, industriels, associations de défense de l'environnement, pêcheurs, professionnels des loisirs nautiques....) autour d'un diagnostic partagé, afin de définir ensemble des solutions de retour à l'équilibre en fonction de l'évolution de la ressource et de celle des besoins. «Il s'agit d'abord de mesures d'économies, que ce soit la recherche de fuites pour les distributeurs d'eau, la sensibilisation de la population à des usages moins consommateurs ou le changement de méthodes d'irrigation pour les agriculteurs » , témoigne ainsi Laurent Roy, directeur général de l'agence de l'eau Rhône-Méditerranée-Corse. Ce bassin est concerné par la gestion de la pénurie « de façon séculaire, bien avant le changement climatique ».

Considérant que « l'eau est l'élément qui, en France, rend le plus immédiatement concret l'impact du changement climatique », Laurent Roy estime qu'une composante prospective plus importante devra être intégrée aux travaux, afin d'aller plus loin encore dans l'anticipation.