• Dominique Pialot

Construire au jardin, la solution à l'étalement urbain



Image IGN distinguant les zones de construction potentielles du bâti.


L'objectif de « zéro artificialisation nette » est le nouveau Graal. L’urbaniste Sylvain Grisot propose de creuser l'idée de reconstruction de la ville sur la ville, et le concept de Bimby- build in my backyard.


Un bâtiment industriel devenu lieu culturel, une ancienne friche transformée en jardins partagés, des immeubles de bureaux aménagés en logements…L'urbanisme circulaire cher à Sylvain Grisot regorge d'exemples simples. Mais le fondateur de l’agence Dixit va plus loin dans son « Manifeste pour un urbanisme circulaire », où il transpose l’économie circulaire à la fabrique de la ville. Dénonçant l’empreinte de la voiture sur la ville d’abord puis l’ensemble du territoire, dont l’illustration la plus évidente est celle de l’étalement urbain, il en rappelle les effets néfastes, depuis la perte de biodiversité jusqu’à l’aggravation de l’effet de serre en passant par la sécurité alimentaire, puisque la fabrique de la ville empiète avant tout sur les terres agricoles. Le coût de cet étalement urbain, en revanche, reste difficile à évaluer, notamment celui de l’extension d’infrastructures d’autant plus économiques qu’elles sont concentrées et massifiées, dont le coût est masqué par une péréquation tarifaire entre usagers de centre ville ou de zones pavillonnaires éloignées.


Le ZAN, plus fort que les lois ?

La « gestion économe de l’espace » apparaît dès les années 1980 dans le code de l’urbanisme et la lutte contre l’étalement urbain est ensuite abordée dans tout un arsenal législatif, avec au moins 6 lois qui abordent le sujet depuis 2010. Mais après un léger tassement, le phénomène s’est à nouveau emballé depuis 2017 : cinq terrains de foot disparaissent ainsi chaque heure en métropole. Ce phénomène d’étalement urbain est d’autant plus absurde qu’il est parfois décorrélé de la croissance démographique ou économique des territoires sur lesquels il survient.

Un échec qui a conduit le gouvernement à fixer un nouvel objectif en juillet 2019, via une circulaire adressée aux préfets : le zéro artificialisation nette (ZAN), assorti du principe ERC : éviter – de construire ; réduire – l’impact des constructions ; et compenser – en restaurant des sols dégradés ou en replantant des espèces protégées, une méthode qui manque d’outils de mesure et dont l’efficacité reste à démontrer.


Hacker le resto-U ou le fond du jardin

L’urbanisme circulaire prôné par Sylvain Grisot repose lui aussi sur trois grands principes : intensifier les usages, transformer l’existant ou encore recycler les espaces.

« Hacker le resto’U en dehors de ses horaires d’ouverture », telle est la devise du Mab’Lab. Ce restaurant universitaire parisien qui se transforme en espace de coworking à partir de 14h30 est un projet né en 2014 dans le cadre du budget participatif de la Ville de Paris. Au-delà de cet exemple emblématique, c’est tout un système de partage de postes d’entreprises tertiaires, de parkings de copropriétés sous-utilisés, voire de salles de classe et de cours d’école qui se met peu à peu en place grâce à des plateformes dédiées. L’entreprise Plateau urbain s’est ainsi spécialisée dans l’occupation de bâtiments en transition et l’exploitation des périodes intercalaires par des occupations temporaires.

Si la conversion de bureaux vacants en logements ou celle de sites industriels en lieux culturels sont des illustrations assez connues de « secondes vie du bâtiment », qui a déjà entendu parler du BIMBY (build in my backyard) ?

Baptisé ainsi en référence au NIMBY (not in my backayard), le principe, initié en 2009 par les architectes Benoit Le Foll et David Miet, consiste à construire dans les interstices laissés vacants, qu’il s’agisse d’espaces publics délaissés, de parkings vides ou…de jardins de particuliers devenus trop grands pour les occupants du logement attenant.


Lire aussi : Comment faire d'une friche industrielle un creuset de biodiversité


Le coût se l’étalement largement sous-évalué

Des localisations qui ne répondent plus aux besoins actuels, des bâtiments devenus obsolètes face à l’évolution des modes de vie, des coûts de fonctionnement qui s’envolent, des contraintes réglementaires qui évoluent...de multiples raisons peuvent conduire à des espaces devenus inutiles. Ces « lieux vacants », comme les désigne l’agence d’urbanisme lilloise, ont doublé dans la métropole du Nord entre 1983 et 2015, y compris dans des lieux nouvellement urbanisés, quand dans le même temps les surfaces artificialisées s’accroissaient de +30%. Et Sylvain Grisot anticipe l’apparition prochaine de friches d’un nouveau type, suite à la désaffection dont commencent déjà à faire souffrir les grandes zones commerciales en périphérie des villes.

Toutes ces pistes, qu’elles semblent de pur bon sens ou plus innovantes, ne sont pourtant pas si simples à mettre en œuvre. Parmi les principaux freins, outre un besoin en compétences nouvelles et une nécessaire réorganisation des jeux d’acteurs et des processus de fabrication de la ville, l’équation économique est le plus bloquant. Bien qu’il faille 40 fois plus de matériaux pour construire une maison individuelle que pour en rénover une aux meilleures performances énergétiques (et 80 fois plus pour un logement collectif), une nouvelle construction empiétant sur des terres agricoles demeure moins onéreuse que la plupart des pistes explorées dans ce manifeste. La principale raison en est la sous-évaluation du coût de l’étalement en termes d’infrastructures, de pollution ou de congestion…et, à l’inverse, de la valorisation des services écosystémiques rendus par les terres agricoles : production alimentaire, stockage du carbone, régulation de l’eau, préservation de la biodiversité.

Pour amoindrir cet écart de coûts en allégeant le poids du foncier dans l’équation tout en assurant la réversibilité à long terme, Sylvain Grisot évoque une piste qui commence à faire son chemin : dissocier entre le foncier et le bâti, entre un opérateur pérenne du sol et un propriétaire/utilisateur du bâti.