• Dominique Pialot

Construire en terre crue locale, le triomphe de l’économie circulaire


La première usine de briques fabriquées à partir des terres excavées du Grand Paris Express doit voir le jour à Sevran dans les prochains mois. Le matériau présente un bilan carbone exceptionnel.


La mise en service sera certainement retardée, comme la plupart des projets frappés en plein vol par la pandémie. Mais la fabrique de matériaux en terre crue Cycle Terre verra prochainement le jour à Sevran (93), et produira chaque année quelque 10.000 tonnes de briques, enduits et autres matériaux extrudés. Cette première usine du genre en France utilisera une matière première produite en abondance : la terre excavée du sous-sol francilien pour les travaux du Grand Paris Express (GPE). On évalue à 40 millions de tonnes les quantités qui devraient être ainsi « produites » d’ici à 2030. Et ce volume atteint 4 à 500 millions de tonnes si l’on prend en compte l’ensemble des travaux prévus dans le périmètre du Grand Paris sur cette période.

Parmi les partenaires à l’origine de ce projet de fabrique, les architectes de l’agence Joly et Loiret. Dès 2009, deux ans après la création de leur agence, Paul-Emmanuel Loiret et Serge Joly élaborent  un premier projet en terre crue, la maison du parc naturel régional du Gâtinais à Milly-la-Forêt. Ils doivent pour cela importer de la terre d’Allemagne...

Une aberration à l’origine de leur projet d’aider au développement des filières de fabrication.

Pas réservée aux pays en développement

Avec la tour qu’ils avaient imaginée dans le 13èmearrondissement parisien à partir de la terre des fortifications récupérée sur le site même pour le concours « Ré-inventer Paris 2013 », ils avaient en tête de « modifier l’image  de la terre crue, jusqu’alors associée à la ruralité et aux pays en développement, avec un bâtiment en matériau naturel ancré dans un territoire urbain », explique Paul-Emmanuel Loiret. Le projet ne sera pas sélectionné, mais l’exposition « Terres de Paris, de la matière aux matériaux », organisée en 2016 au Pavillon de l’Arsenal  contribue à faire redécouvrir ce matériau.

« Comme le bois ou les os, la terre crue est utilisée depuis plus de 10.000 ans », rappelle l’architecte. L’idée est aussi de s’adapter à la terre qu’on a sous les pieds, qui ne sera pas la même, à Lyon, en Alsace  ou en Bretagne… « On conçoit un projet en fonction du lieu et des ressources disponibles, c’est une inversion de paradigme par rapport à ce qui se fait en général. »

L’agence Joly & Loiret participe aujourd’hui à un projet de quartier de logements, bureaux et autres activités en terre crue et ossatures béton et bois, construit sur les anciens bassins de l’usine des eaux d’Ivry, lauréat de « Ré-inventer la Seine 2017 » aux côtés notamment du promoteur Quartus.« Mais on n’a ni matériau, ni fournisseur, ni réglementation pour la terre crue » constatePaul-Emmanuel Loiret. 



Un projet environnemental, social et économique

L’agence n’a donc pas hésité une seconde à rejoindre le collectif d’une douzaine de partenaires emmené par Antea Group, Grand Paris Aménagement et la ville de Sevran (93) pour candidater à l’appel à projets Urban innovative action de l’Union européenne. Lauréat récompensé d’une subvention de 5 millions d’euros pour 3 ans, Cycle Terre est un projet de fabrique de matériaux en terre crue issue des travaux du Grand Paris. « Il existe quelques fabricants en France, mais nous sommes les seuls à utiliser de la terre excavée et non de la terre de carrière », précise Silvia, Devescovi, cheffe de projet à la ville de Sevran, qui a participé à la rédaction de la candidature. Autres originalités du projet : l’implantation en milieu urbain et les retombées socio-économiques, sur un territoire déserté par l’industrie depuis les années 1990 et durement frappé par le chômage de masse. « On voulait prouver qu’il était possible de ramener de l’activité en ville sans nuisances et en offrant des opportunités à des personnes éloignées de l’emploi. » Cycle Terre a vocation à donner naissance à une véritable filière de la terre crue en Ile de France, y compris en essaimant dans un deuxième temps pour se rapprocher encore des lieux d’excavation, ce qui intéresse de nombreux maires. La dimension “circuit court” est une composante essentielle du projet. Tout comme la formation.  Une première session a été organisée en 2019, et à terme, le site a vocation à devenir un centre de formation et d’insertion professionnelle autour de la terre crue. 

Les premiers matériaux, qui pourront si besoin être fabriqués hors les murs suite au décalage des travaux, devraient être disponibles à l’été 2021. L’objectif est d’équiper environ un millier de logements par an. Les économies d’échelle devraient effacer les 10 à 15% de surcoût observés par rapport aux matériaux conventionnels. 


Penser la crise climatique dans un environnement artificiel

Symbole de l’économie circulaire, même si elle ne représentera jamais qu’un infime part des gigantesques quantités de terre excavées dans les 10 prochaines années, l’utilisation de terre crue locale présente de nombreux atouts sur le plan environnemental grâce à de très faibles émissions de CO2 pour l’extraire, la transporter ou la transformer (concasser, mélanger, former), et des qualités intrinsèques : grande inertie thermique, régulation de l’hygrométrie et de l’humidité… 

Mécaniquement moins solide que d’autres matériaux conventionnels, elle implique en revanche des soubassements en pierre ou en béton, la construction de grands toits ou de balcons pour protéger les bâtiments de la pluie.… « Aujourd’hui la ville est extraite de son environnement physique, regrette l’architecte. Quand on construit en terre, on doit prendre en considération la pluie, le vent… »

« A l’inverse de l’aluminium ou du PVC, la terre crue offre aussi un rapport sensuel fort, ajoute Paul-Emmanuel Loiret, qui va plus loin : Peut-on penser la crise climatique et notre rapport à la nature dans un environnement artificiel ? »