• Dominique Pialot

Energie : après la crise, repli sur les territoires ou new green deal global ?


A quoi peut-on s’attendre sur le front de l'énergie après une année 2019 classique suivie de bouleversements majeurs en 2020 ? Les scénarios d'Enerdata varient selon le degré de démondialisation, le choix du statu quo, ou de la transition écologique.


Le bilan énergétique de l’année 2019 réalisé par Enerdata à l’échelle du G20 (80% de la consommation mondiale) confirme des tendances observées depuis plusieurs années. Malgré une croissance économique de 2,9%, la consommation d’énergie a stagné (+0,7%) comme les émissions de CO2 (-0,4%). L’intensité énergétique de l’économie fléchit, et le mix énergétique est moins carboné, avec une accélération de cette décarbonation liée à une baisse du charbon (-2,9%). Pour la première fois, cette évolution n’est pas seulement imputable à la Chine, mais à de nombreux pays (Etats-Unis, Japon, Inde), et atteint des proportions significatives en Europe (-19%), notamment en Allemagne (-20%).

Pour autant, la part du charbon dans le mix énergétique mondial n’est passée que de 43 à 40% entre 2000 et 2019, tandis que la consommation globale d’énergie doublait.


Les secteurs les plus affectés par la crise sont les plus émetteurs

Sur l'année 2020 en revanche, sur la base des hypothèses de croissance des grandes institutions, Enerdata anticipe une baisse de la consommation d’énergie très supérieure à celle du PIB, et une diminution plus forte encore des émissions de gaz à effet de serre. Cela se vérifie quel que soit le périmètre étudié : à l'échelle mondiale, on anticipe un PIB en baisse de 3% (prévision du FMI), une consommation énergétique à -7,5% et un effondrement des émissions à -8,5%. En Europe, l’économie devrait ralentir de 7,5%, la consommation d’énergie de 11% et les émissions chuter de 13%. En France, on s’attend à un ralentissement économique de 8,2%, une baisse de 10% de la consommation énergétique et de 12% pour les gaz à effet de serre.

Le fait que les secteurs les plus énergivores et émetteurs (industrie et surtout transport de personnes, aviation en tête) aient été les plus fortement affectés par la crise sanitaire explique en grande partie cette disparité. Un poids plus important des renouvelables dans le mix énergétique, dû à leur faible coût de production, complète le tableau.

Mais rien n’indique que ces tendances, de bon augure pour le climat, se poursuivront en sortie de crise. « L’exercice de projection est plus compliqué encore qu’à l’habitude en raison de nouvelles incertitudes, économiques ou sociologiques », souligne Pascal Charriau, président d'Enerdata. Difficile de prévoir quelle sera l’attitude des citoyens en matière de modes de vie et de consommation, qui ne dépend qu’en partie des politiques menées par les pouvoirs publics à l’échelle internationale, nationale ou locale.


Transition écologique accélérée ou retour au statu quo

Enerdata, sous la plume de l’économiste de l’énergie Patrick Criqui, s’est néanmoins prêté à un exercice de prospective. Selon que la tendance est plutôt à la démondialisation ou au contraire à un accroissement de la coopération internationale, selon que le retour au statu quo l’emporte ou non sur l’accélération des transitions écologiques, quatre scénarios se dessinent. Au « chacun pour soi » et au « sauver les meubles » dans lesquels domine le retour du « business as usual », s’opposent le « retour aux territoires » et le New Green Deal.

Dans le premier scénario, la prise de conscience liée à la crise sanitaire entraîne un ralentissement de la consommation, un recentrage de l’activité industrielle, une refonte du modèle agricole et de l’aménagement du territoire plus favorable aux villes moyennes. Les activités polluantes, transports en tête, seraient en baisse notamment en raison de chaînes de production plus courtes, et les énergies renouvelables décentralisées deviendraient essentielles dans le mix.

Des indicateurs de bien-être venant compléter, voire remplacer le sacro-saint PIB, la recherche de la croissance à tout prix ne serait plus à l’ordre du jour, ce qui pourrait se traduire par une courbe en U, peut-être même en L.

Mais la prise de conscience pourrait aussi pousser la communauté internationale à reconstruire les institutions multilatérales dédiées au développement durable, à la biodiversité, aux investissements verts et à la décarbonation des systèmes énergétiques. Des réflexions menées en commun entre, par exemple, l’Union européenne et la Chine, déboucheraient alors sur des New Green Deal coordonnés, des investissements rapides et une consommation centrée sur les produits « verts. » Pour Patrick Criqui, les principaux enjeux de ce scénario sont liés aux importants changements dans l’efficacité énergétique et dans les modèles de consommation, dont les transports. Il implique un effort très ambitieux de reconstruction des systèmes énergétiques, mobilisant toutes les innovations en matière de technologies bas carbone. Si les énergies renouvelables y joueraient assurément un rôle majeur, l’avenir de l'énergie nucléaire demeure plus incertain.