• Dominique Pialot

Essai à transformer sur la rénovation des bâtiments


Les montants octroyés au volet bâtiment du plan de relance font globalement consensus, mais les dispositifs soutenus laissent certains experts sur leur faim.


« Un pas de géant pour l’écologie », selon Barbara Pompili. Un tiers de France Relance, 30 milliards d'euros sur 100, est consacré à la transition écologique, réparti entre les transports (11 Mds€), l’industrie/énergie (9 Mds€), la rénovation des bâtiments (6,7 Mds€) et l’agriculture (1,2 Mds€).  Dans son ensemble, le plan fait l’objet de critiques concernant sa portée (deux ans) et l’absence de contreparties exigées des parties prenantes, qu’il s’agisse d’emploi ou d’écologie. Pour le Haut conseil pour le climat, les objectifs de réduction d’émissions à court terme, qui renvoient une grande partie de l’effort de réduction au-delà de 2030, sont trop modestes. La nouvelle cible de réduction d’émissions discutée à l’échelle européenne (-55% en 2030 au lieu de -40%), en particulier, impliquerait davantage d’investissements au cours des prochaines années.

Mais dans les grandes lignes, à condition qu’il s’agisse bien de montants additionnels par rapport à ce qui existe déjà, les enveloppes du volet consacré à la transition écologique correspondent aux besoins de financements publics calculés et publiés avant l’été par le think tank I4CE.


Un parc immobilier 100% basse consommation en 2050

Dans le secteur du bâtiment, qui représente 19% des émissions nationales des gaz à effet de serre, il s’agit de faire émerger une filière à la hauteur des enjeux, capable de réaliser des rénovations globales, performantes, à grande échelle et avec une qualité de travaux garantie. Outre l’objectif de 500.000 rénovations annuelles que se fixe chaque gouvernement depuis le Grenelle de l’Environnement sans jamais l’atteindre, la loi de transition énergétique pour la croissance verte de 2015 vise 100% du parc immobilier de niveau BBC, batiment basse consommation (classés A ou B) à l’horizon 2050, contre 6,6 % des logements aujourd’hui.

Les mesures du plan de relance sont-elles à la hauteur de cette ambition ? « Aucun dispositif d’aide n’est articulé avec cet objectif », déplore Andreas Rüdinger, chercheur à l’IDDRI et auteur d’une note sur le volet bâtiment du plan de relance. En termes de répartition, 4 milliards sont réservés aux bâtiments publics gérés par les collectivités (dont 300 millions attribués aux régions pour rénover les lycées), 500 millions d'euros à la rénovation massifiée du logement social, et 2 milliards au logement privé.

Voyants au vert pour EnergieSprong

La rénovation industrialisée du logement social, c’est précisément le créneau d’EnergieSprong. Cette approche née aux Pays-Bas vise le déploiement à grande échelle de rénovations énergétiques zéro énergie en en démocratisant l’accès au plus grand nombre et en commençant par le logement social. Elle est coordonnée en France par le cabinet de conseil Greenflex .

« EnergieSprong, c’est très bien, reconnaît Andreas Rüdinger. C’est un morceau du puzzle intéressant, qui tire le haut du marché vers l’innovation. Mais c’est surtout adapté à une typologie de logement social des années 1960, et cela ne suffira pas à atteindre les 500.000 rénovations annuelles visées par le gouvernement.» D'autant plus que c’est dans le privé que la précarité énergétique frappe le plus. Sur les 29 millions de résidences principales que compte l’Hexagone, il existe 4,8 millions de « passoires thermiques », selon une étude du ministère de la transition écologique.

Rénovation de MaPrimeRénov

Les 2 milliards supplémentaires fléchés vers le logement individuel doivent servir à augmenter l’enveloppe du dispositif MaPrimeRénov, qui connaît plusieurs évolutions. Instaurée début 2020 en remplacement des aides de l'Agence nationale de l'habitat (Anah) et du crédit d’impôt transition énergétique, elle permet de financer les travaux d'isolation, de chauffage, de ventilation ou d'audit énergétique d'une maison individuelle ou d'un appartement en habitat collectif, qui doivent être réalisés par des entreprises labellisées RGE (Reconnu garant de l'environnement). Jusqu’à présent attribuée sous condition de ressources aux ménages les plus modestes, MaPrimeRénov sera dès 2021 accessible à tous. En outre, le dispositif ne concernera plus seulement les propriétaires occupant leur logement mais aussi les propriétaires bailleurs et les copropriétés. Le montant de la prime, plafonné à 20.000 euros par logement, variera en fonction des travaux, mais sans doute aussi des revenus. L'exécutif prévoit en effet une incitation, pour les ménages plus aisés, à effectuer des rénovations globales de leur logement. Aujourd’hui la majorité des travaux consiste en un geste unique, changement de chaudière ou de fenêtres.

Structurer l’offre

« Augmenter les enveloppes sans réviser les dispositifs ne fait qu’accroître l’ampleur des biais pré-existants, regrette Andreas Rüdinger, qui souligne la complexité du mécanisme pour les ménages. Dans un marché où interviennent de multiples acteurs aux intérêts divergents, il faudrait que le gouvernement propose une stratégie de transformation forte d’ici à 2030, en expliquant clairement comment il va procéder. Deux critères devraient être pris en compte : le revenu du ménage et l’atteinte des performances visées après travaux. Or il y a une absence totale de visibilité et de stratégie de mise en œuvre. »

Pour garantir un nombre accru de rénovations globales, ces aides publiques doivent notamment s’accompagner d’un plan de formation des artisans. « Il faudrait structurer l’offre, insiste Andreas Rüdinger, qui évoque le dispositif de formation-action DORéMI - Dispositif Opérationnel de Rénovation Energétique des Maisons Individuelles - développé depuis 2012 par l’institut négaWatt sur une quinzaine de territoires en France. Ces plateformes territoriales permettent aux artisans, incités à se regrouper pour présenter une offre globale, de se former in situ sur les chantiers. »

« S’il y a une demande, il y aura une offre, veut croire Sébastien Delpont, directeur associé chez Greenflex, en charge du programme Energiesprong France. Et une conditionnalité environnementale forte obligera les différents corps de métier à coopérer. Mais un tiers des artisans part en retraite dans les 10 prochaines années. Pour attirer des jeunes, il faut rendre attractifs les nouveaux métiers du bâtiment en innovant, entre autres grâce aux outils numériques : tablettes, scan 3D... et à de nouvelles méthodes de travail : approche lean, préfabrication hors-site ».

Le suivi en question

Autre sujet qui fait débat : le suivi des dépenses et la mesure de leur performance en termes d’efficacité énergétique et de réductions d’émissions, indispensable notamment pour améliorer le fléchage des investissements pour les prochaines périodes. « Pour tirer le haut la filière, recréer la confiance et pousser à l’innovation, il faudrait que toutes les rénovations financées par le plan de relance - en dehors du dispositif MaPrimeRenov’ - soient assorties d’exigences en termes de garanties de performance énergétique, observe Sébastien Delpont. Seules des éco-conditionnalités fortes avec des contrôles adaptés permettront des impacts long terme massifs et d’éviter les contre-références d’éco-délinquants. »

Patrick Nossent, président de Certivéa, souhaite s’appuyer sur les démarches de labélisation et de certification, déjà connues des professionnels du bâtiment. « Le futur label « France Relance » va donner une plus grande lisibilité aux futurs projets engagés et le marché en a grand besoin », affirme-t-il dans un communiqué.

Quoi qu’il en soit, plus de 10 ans après le Grenelle de l’Environnement, on n’est qu’au début du chemin. S’ils sont globalement satisfaits des montants engagés, les experts d’I4CE rappellent que « l’argent mobilisé devra permettre un vrai changement d’échelle ; il devra être pérennisé, voire augmenté après 2022 ; et le gouvernement devra compléter son plan de relance par des mesures de soutien aux acteurs de la transition bas-carbone afin de préserver leurs capacités d’investissement. »