• Dominique Pialot

Karima Delli : «Ce que font les politiques ne correspond pas aux attentes des citoyens»



Karima Delli, députée européenne (EELV), présidente de la commission du transport et du tourisme du Parlement européen, plaide pour un renouveau du fret ferroviaire dans le Green Deal annoncé ce 27 mai.


Qu’attendez-vous du projet de budget de la Commisison européenne ?

Le Green Deal adopté par le Parlement européen le 15 janvier était un catalogue de bonnes intentions. Il faut maintenant parler de NEW Green Deal et intégrer enfin le fait que nous sommes dans un monde aux ressources finies et que nous ne pouvons pas continuer à investir comme avant, à rechercher la croissance pour la croissance. Cela ne fonctionne plus.

Les deux stratégies présentées le 20 mai sur la préservation de la biodiversité et la nécessaire mutation de notre agriculture se distinguent par leur clarté et leur ambition. On a enfin des objectifs clairs pour les 10 prochaines années. Mais la Commission reconnaît par la même occasion l’échec des politiques environnementales antérieures et de 30 ans de directives de protection de la Nature.

Là encore, il y a une probabilité forte que ces objectifs ne soient pas atteints, or l’Europe n’a pas de pouvoir face aux Etats membres rétifs ou à des Léviathans industriels qui n’ont aucun intérêt au changement. La Commission privilégie la co-construction des normes avec les parties prenantes. Mais quand on voit que BlackRock va la conseiller sur les règles d’investissement durable et que les parties prenantes sur l’agriculture sont de grandes coopératives agricoles…on peut légitimement douter de l’efficacité de cette méthode.


Que préconisez-vous ?

Il manque un acteur, un nouveau lobby citoyen. Les citoyens ont tout intérêt à s’emparer de ce qui se passe sur ce terrain, d’autant plus que cela va avoir un impact sur leur vie. Ils ont soif de démocratie, ils doivent être consultés sur les grands projets de société. Sur le principe, la Convention citoyenne sur le climat en France va dans le bon sens. Mais à condition que chacun respecte sa parole. Déjà à l’époque du Grenelle de l’Environnement, c’était formidable de réunir toutes ces parties prenantes qui ne se parlaient pas auparavant, mais concrètement cela n’a pas débouché sur grand chose.

Il y a une vraie prise de conscience des citoyens. En France comme dans le reste de l’Union européenne, la transition écologique est une préoccupation dominante, ils veulent faire changer les manières de produire, de consommer et de se déplacer. Mais ce que font les politiques n’est pas en rapport avec ces attentes. Ils continuent à opposer transition écologique et économie, alors que c’est au contraire un formidable levier d’action. La bataille du climat, c’est la bataille de l’emploi ! On peut entendre ces arguments dans certains discours, mais nous n’avons plus le droit de faire de l’écologie spectacle. En un mot, il faut plus d’Europe et une vigie citoyenne.


Sur les transports en particulier, que faudrait-il faire?

Les transports, responsables de 30% des émissions, sont l’un des seuls secteurs qui ne progresse pas. Il n’y a pas que l’automobile, mais aussi les transports publics, le train (en travaillant sur les prix), notamment le fret ferroviaire, sans oublier le maritime.

Dans le ferroviaire, depuis 30 ans, on a fait le choix de tout miser sur les grands travaux tels que les lignes à grande vitesse, au détriment de tout le reste. Pour le fret, il faut travailler à la fois avec les transporteurs routiers et les acteurs du ferroviaire, avec une politique industrielle pour adapter le matériel. En Europe, on a quand même les plus grands spécialistes du ferroviaire (Alstom, Siemens) ! Avec le développement du fret, la ré-ouverture de petites lignes, etc. le ferroviaire va avoir un grand besoin de main d’oeuvre et pouvoir absorber les salariés de secteurs en perte de vitesse comme l’automobile.


C’est un secteur fortement affecté par la crise sanitaire, quelles pistes de sortie voyez-vous ?

Il faut savoir tirer les leçons du passé. En 2008, on a injecté 7,5 milliards dans l’industrie automobile. Qu’ont fait les constructeurs depuis ? Ils ont contourné les normes, comme l’a révélé le Diesel Gate, et ils n’ont eu de cesse de produire des voitures toujours plus lourdes et polluantes.

Il faut réfléchir au sujet de A à Z, concevoir une politique industrielle écologique, visant la sortie des motorisations diesel et essence à l’horizon 2030, reconvertir le plus de véhicules possible à l’électrique grâce au rétrofit, travailler sur les matériaux pour que tout soit intégralement recyclable. Je suis également favorable à un bonus/malus en fonction du poids des véhicules.

Que répondez-vous à ceux qui craignent que cela menace l’emploi ?

Cela fait cinq ans que je tire la sonnette d’alarme car ce secteur, qui fait face à la plus grande révolution de son histoire, emploie en effet 12 millions de salariés en Europe. Le sommet européen prévu en avril n'a pas pu se tenir, mais il y aura un forum européen en juin, réunissant constructeurs, équipementiers, experts…

Outre l’appel d’air que pourrait représenter le ferroviaire, différentes pistes de reconversion existent. Il faut former les salariés de l’automobile aux nouvelles motorisations, sans se limiter à la voiture électrique (d’autant plus que l’origine de l’électricité est essentielle), mais en ouvrant le mix énergétique, notamment aux petites voitures à essence (2 litres aux 100 km) ou à l’hydrogène.

Sur le vélo, depuis la construction d’infrastructures adaptées à la mise en place d’un réseau de réparateurs, qui en outre redynamisent l’économie locale, tout est à faire, puisqu’on n’en est encore qu’à 3% des trajets. Autre évolution à laquelle l’industrie va devoir s’adapter : le numérique, qui permet, par exemple, le développement du covoiturage. Aujourd’hui les constructeurs investissent sur la voiture autonome et l’intelligence artificielle, mais pour le moment, ils conservent les données qu'ils collectent et n’en font rien. Il faut qu’ils les partagent avec d’autres acteurs.