• Dominique Pialot

« La commande publique ne tire pas assez l’exigence environnementale »


Valérie David, directrice du développement durable d’Eiffage.


Alors qu’Eiffage publie son premier rapport climat, sa directrice du développement durable détaille des pistes de verdissement du secteur bâtiments et travaux publics.


Pourquoi publier un rapport climat ?

Dans le cadre de la déclaration de performance extra-financière (DPEF), nous détaillons notre stratégie carbone depuis des années. Mais malgré l’inflation du nombre de pages au fil du temps, nous n’étions toujours pas satisfaits. A l’inverse de la DPEF qui concerne l’année écoulée, le rapport climat, même s’il est annuel, présente notre stratégie sur les 10 à 15 ans.

Cela nous permet de communiquer auprès de nos salariés, nos actionnaires, nos fournisseurs, nos partenaires financiers ou encore les jeunes diplômés qui sont devenus particulièrement exigeants quant aux performances environnementales des entreprises qui recrutent. Je viens justement de remplir un questionnaire adressé par l’école Polytechnique sur ces sujets.

En quoi ce type de rapport intéresse-t-il les partenaires financiers d’une entreprise?

Notre rapport climat a été rédigé selon les recommandations de la TCFD (Task force on climate disclosure, groupe de travail mis en place fin 2015 lors de la COP21 par le Conseil de stabilité financière du G20), édictées sous l’égide de Michael Bloomberg, lui-même ancien banquier (et ancien maire de New York). Elles ont vocation à aider les assureurs, investisseurs ou prêteurs à maîtriser leurs risques financiers en fonction du risque climat que les entreprises divulguent ou non. D’ailleurs, de plus en plus de fonds nous adressent leurs propres questionnaires.

Ces sujets intéressent désormais la direction financière de l’entreprise car nos performances extra-financières nous permettent de refinancer des facilités de crédits à des taux plus intéressants. Le succès de nos dernières opérations montre que les banques cherchent le client vertueux et qu’il est possible de valoriser des critères RSE (empreinte carbone et taux d’accident). La porosité entre le risque climat et des risques d’autres natures tels que la marque employeur ou l’acceptabilité de nos activités est évidente. A l’opposé, d’éventuelles mauvaises performances seraient sanctionnées par des pénalités.

Ce principe s’applique aussi à la rémunération de notre PDG, Benoît de Ruffray, dont la part variable, plus importante que la part fixe, est en partie indexée sur des critères RSE, en plus de critères plus classiques de chiffre d’affaires et de compétitivité.

En quoi consiste votre fond E-Face ?

C’est un fond d’arbitrage carbone, qui a vocation à financer la différence entre une solution standard et une solution bas-carbone, jusqu’à un coût de 500 € la tonne de CO2 évitée et dans une enveloppe annuelle de 4 millions d’euros. Mis en place à l’occasion du chantier de la ligne à grande vitesse Bretagne-Pays de la Loire (pour 8,4 M€), il a permis de recourir à des solutions qui ont généré une baisse de 10% des émissions de gaz à effet de serre par kilomètre. Financer l’innovation est un atout pour notre compétitivité de demain. En plus de susciter beaucoup d’émulation aussi bien en interne que parmi nos fournisseurs, qui rivalisent d’ingéniosité pour inventer des solutions bas-carbone, cela décloisonne la fonction achats, qui reprend une dimension plus stratégique en étant associée à la démarche plus en amont.

Comment expliquer que ces solutions ne fassent pas plus rapidement leur trou ?

C’est dû à la force de l’habitude, mais aussi à la commande publique qui ne joue pas suffisamment son rôle. La note environnementale dans les appels d’offres devrait être scindée entre l’empreinte carbone, la biodiversité et l’économie circulaire, et peser au moins 30% de la note globale. Au lieu de ça, elle est souvent noyée dans la note technique, qui elle-même représente 30% du total. La France pourrait aussi s’inspirer de la concertation industrielle pratiquée par exemple par la ville de Hambourg (Allemagne), qui permet au commanditaire de connaître l’état de l’art et de savoir ce qui est possible à un instant T. Ces derniers temps, nous n’avons répondu qu’à deux appels d’offres réellement ambitieux : le village olympique 2024 et le plan lumière de la Ville de Paris.

L’éclatement des compétences administratives sur un même territoire est aussi un frein, lorsque plusieurs échelons sont concernés par un même projet d’éco-quartier par exemple, mais qu’ils adoptent des positions divergentes, surtout s'ils sont opposés politiquement. En France, la gestion de l’eau (par bassin versant, ndlr) échappe à ce découpage absurde des territoires.


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Pourtant l’innovation bas-carbone peut aussi être moins coûteuse que la solution traditionnelle…

Oui c’est le cas de la route sans bitume, que nous rénovons grâce à des procédés spécifiques de retraitement in situ des anciennes chaussées et en les transformant en gisements de matériaux, intégralement réutilisables sur place. Cela permet une économie de 10%, appréciable pour les départements dont la charge financière est lourde. Outre le bilan carbone, cette solution permet de se prémunir contre la volatilité des prix du bitume (dépendant du cours du pétrole) et évite le dégagement d’odeurs et les dangers associés à l’application à chaud. C’est aussi le cas du béton recarbonaté et recyclé. On injecte du CO2 dans du vieux béton, dilaté et fissuré, pour le renforcer et pouvoir le ré-utiliser. Alors qu’un mètre cube de béton neuf émet 250 kilos de CO2, on peut injecter 100 kg de CO2 dans une tonne de béton recarbonaté. Aujourd’hui nous achetons le CO2 auprès d’Air Liquide, mais bientôt nous le capterons en sortie de process industriel, carrière de chaux par exemple, pour le compacter, le liquéfier puis l’injecter.