• Dominique Pialot

La filière française de l'hydrogène veut répliquer au plan allemand

Mis à jour : août 31






Alors que l’Allemagne mise 9 milliards d’euros pour développer l’hydrogène vert, industriels et territoires français revendiquent leur place dans les plans de relance.


Il était doté de 100 millions d’euros. Le plan Hulot de 2018 pour l'hydrogène fait aujourd'hui pâle figure au regard des sommes colossales débloquées par l’Allemagne. Soit 9 milliards d’euros (sur un plan de relance de 700 milliards) d’ici à 2030 pour devenir le champion mondial de l’hydrogène. En deux ans, l’hydrogène vert « made in France » a pourtant pris des couleurs. La programmation pluriannuelle de l’énergie a confirmé l’objectif de 10% d’hydrogène vert dans l'industrie en 2023, et de 20 à 40% en 2030. Et la loi de transition énergétique prévoit la possibilité d’injecter de l’hydrogène vert dans les réseaux de gaz, et l'élaboration d'une terminologie permettant de distinguer les différentes sortes d'hydrogène et de modalités de traçabilité.

Car si l’hydrogène est un vecteur énergétique, « de l’électricité sous forme de gaz », comme le résume Philippe Boucly, président de l’Afhypac (association française pour l’hydrogène et les piles à combustible), tous ne se valent pas. Et tous ne peuvent être des leviers de décarbonation de l’économie, argument phare des deux côtés du Rhin. Aujourd’hui, 95% de l’hydrogène mondial est produit par vapo-reformage de gaz naturel, une opération qui émet 10 kg de CO2 pour 1 kg d’hydrogène et lui vaut son appellation d’hydrogène gris. Les 5% restants sont un co-produit de la fabrication de soude.

80 millions de tonnes de CO2 évitées en 2050

Les autres types d’hydrogène se partagent aujourd’hui 0,1% de la production : produit de façon conventionnelle avec captage du CO2 en sortie d’usine (hydrogène bleu) ; obtenu par pyrolyse de biomasse, qui produit aussi du noir de carbone (turquoise) ; fabriqué par électrolyse de l’eau à l’aide d’électricité décarbonée, d’origine nucléaire (baptisée « jaune » par ses détracteurs) ou renouvelable (vert).

C’est sur ces hydrogènes colorés que misent les territoires et les gouvernements pour se décarboner. « L’hydrogène a vocation à irriguer tous les secteurs », affirme Philippe Boucly. Sous forme de carburant pour des flottes captives de véhicules légers, des bus, des camions ou des trains ; dans la fabrication d’engrais, d’acier ou de ciment, moyennant une modification des process industriels ; dans les réseaux de gaz où l’on peut injecter jusqu’à 20% d’hydrogène vert. En France, l’Afhypac évalue le potentiel d’émissions de CO2 évitées à 10 millions de tonnes en 2030 et 80 millions en 2050.

Electricité verte et coûts de production

Mais les défis sont nombreux. D’abord, la disponibilité d’électricité décarbonée. 20 térawatt heures sont nécessaires pour produire les 5 gigawatts d’hydrogène visés par l’Allemagne en 2030. Malgré des capacités record de production solaire et éolienne, notre voisin, qui a tourné le dos au nucléaire, envisage de compléter son approvisionnement à l’étranger, notamment au Maroc, tout en faisant une place à l’hydrogène issu du gaz pendant une période de transition. En France, l’Afhypac mise sur électricité nucléaire, voire sur l’hydrogène « bleu » ou « turquoise » pour combler le déficit.

Mais le principal défi est aujourd’hui économique. A 10€ le kg, l’hydrogène vert peut être compétitif avec le diesel dans la mobilité, à raison de 1kg pour 100km. Mais l’industrie achète son hydrogène gris à 1€/kg. « Cela correspond à un coût de production de l’électricité renouvelable de 10 à 15€ par kilowattheure, un niveau déjà atteint dans certains appels d’offres espagnols ou portugais », souligne Philippe Boucly. La filière française réclame donc un soutien similaire à celui dont ont bénéficié les énergies renouvelables, avec des appels d’offres et une compensation financière de l’écart avec les coûts de production de l’hydrogène conventionnel. Et elle attend une massification de la demande, grâce notamment à la commande publique et au soutien à l’achat de véhicules à hydrogène. Au total, un soutien public de 900 millions d'euros serait nécessaire pour atteindre l'objectif de 2023 puis environ 100 millions par an sur les 5 prochaines années. 

Villes et régions en première ligne

La filière française compte bien avoir sa place dans le plan de relance attendu après l’été. Mais les industriels n’ont pas l’intention de rater le coche au niveau européen. « Je salue le ferme soutien des États membres à l'utilisation de l'hydrogène dans le secteur de l'énergie : la Commission présentera sa stratégie sur l'hydrogène le 8 juillet, avec un plan à l'échelle de l'UE pour exploiter pleinement le potentiel de ce vecteur d'énergie prometteur » a promis la commissaire à l'énergie, Kadri Simson, le 15 juin.

Preuve qu’elle est en ordre de bataille, la filière française met en avant les 160 projets déposés suite à l’appel à manifestations d’intérêt lancé par le gouvernement en janvier. L’objectif était de valider l’intérêt des acteurs français, de préciser les prochains appels d’offres et d'étudier la pertinence de rejoindre un IPCEI (Important project of common european interest). A l’instar de l’Europe des batteries, ce dispositif implique de faire la démonstration d’une défaillance de marché, ici le coût de production trop élevé de l’hydrogène vert, et allège les règles encadrant les aides d’Etat.

Les projets déposés émanent de grands énergéticiens, d’acteurs de la construction automobile, du transport fluvial ou maritime, de PME et d’ETI mais aussi de territoires. Une vingtaine de villes ont manifesté leur intérêt pour commander des bus à hydrogène dans le cadre du plan « 1000 bus hydrogène » de l’UGAP (Union des groupements d’achats publics), qui vise ce chiffre à l’horizon 2024. « Toutes les régions sont membres de l’Afhypac, certaines ont leurs propres plans hydrogène », relève Paul Boucly. « Comme en Allemagne, elles entendent jouer un rôle important car l’hydrogène est synonyme de création de valeur et d’emplois locaux, donc, de ré-industrialisation des territoires. » Mais il s’agit de faire vite. Car outre l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Espagne et l’Italie sont dans les starting-blocks.


Article réalisé en partenariat avec la Fondation Heinrich Böll