• Dominique Pialot

Les entreprises ouvrent un oeil sur la biodiversité

Mis à jour : juin 10


La prise en compte de la biodiversité commence tout juste, en retard sur le sujet climat. De nouveaux outils apparaissent, et bientôt des normes communes.


Le président du Medef a reconnu le 3 juin dernier avoir délibérement exclu la biodiversité de son plan de relance, au profit du sujet climat. « On a donné la priorité à la décarbonation ; la biodiversité, et notamment l'artificialisation des sols, n'est pas apparue dans les principales mesures proposées par nos fédérations », a assumé Geoffroy Roux de Bezieux lors d'une conférence de presse. Une illustration du retard qu’accuse la biodiversité par rapport au climat, en termes de prise de conscience et d’action.


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« Cette déclaration est totalement anachronique. Certains sujets essentiels comme l’agriculture intensive ou l’artificialisation des sols ne découlent pas du changement climatique ! » souligne Philippe Zaouati, directeur général de Mirova, filiale de Natixis IM spécialisée dans la finance durable.

En outre, « la façon dont une entreprise appréhende les enjeux de biodiversité peut avoir un impact sur ses coûts, son chiffre d’affaires, ses finances, ses actionnaires » affirme de son côté Matthieu Delabie, en charge de la mobilisation et l’accompagnement des entreprises et des territoires à l’Office français de la biodiversité (OFB). Une remarque particulièrement pertinente pour l’industrie agro-alimentaire et la pérennité de son approvisionnement. Le sujet fait d’ailleurs son apparition dans les tableaux de bord stratégiques de certains grands groupes.


Plus complexe à mesurer que le climat

Sous l’égide d’Entreprises pour l’environnement (EpE), 65 grandes entreprises françaises (dont Bayer ou Total) se sont regroupées dans l’initiative d’engagement act4nature, lancée en France en 2018. Lors du sommet du climat de septembre 2019 à New York, le fonds Livelihoods Venture de Danone et 18 autres entreprises ont aussi crée OB2B (One planet business for biodiversity), dans l’objectif de faire évoluer leurs chaînes d’approvisionnement et de changer les systèmes agricoles et alimentaires.

Mais « ces initiatives ne représentent qu’une goutte d’eau sur les 4,5 millions d’entreprises françaises », observe Matthieu Delabie. Une minorité seulement de celles qui se préoccupent de biodiversité mène des actions concrètes organisées autour du triptyque « éviter, réduire, compenser ».

Depuis dix ans, la stratégie nationale pour la biodiversité prévoit un accompagnement des acteurs économiques - qui n'existe toujours pas. Or la biodiversité est un sujet plus complexe à mesurer que le climat : les impacts d'une activité peuvent être directs ou indirects, visibles ou non. Impossible pour les mesurer d’utiliser un indicateur unique comme la tonne de CO2. En outre, les données manquent pour établir un cadre normé.

Mais on observe les premiers frémissements d'une mobilisation. L’OFB a lancé en décembre dernier « Entreprises engagées pour la nature », un dispositif adapté aux entreprises de toutes tailles et tous secteurs d’activité, qui fournit un cadre méthodologique, un label et l’accès à une communauté. Les entreprises doivent d’abord adhérer à 10 principes de fond, puis présenter un plan d’action, qui fait l’objet d’une évaluation. Elles peuvent ensuite déposer d’autres plans et s’inscrire ainsi dans un processus d’amélioration. Signe des temps : de grands cabinets de conseil et bureaux d’études élargissent leur offre à un accompagnement des entreprises sur ces sujets.


Une TCFD de la biodiversité pour guider les investisseurs

Du côté des investisseurs aussi, l’intérêt pour la biodiversité se confirme. A l’initiative d’un consortium réunissant Mirova, Sycomore, Axa Investment Managers et BNP Paribas Asset Management, une trentaine d’entre eux, représentant 6000 milliards d’euros d’actifs sous gestion, ont signé une déclaration appelant à travailler à la création concertée et transparente de mesures d'impact liées à la biodiversité. C’est dans cette perspective que le consortium a lancé auprès de spécialistes de la notation un appel à manifestation d’intérêt pour une offre de mesure d’impact sur la biodiversité adaptée à l’investissement. Le partenaire sélectionné d’ici fin juin fournira les données qui permettront de normer et d’élaborer un cadre général. «A l’image de la TCFD, le groupe de travail sur les divulgations financières liées au climat réuni sous l’égide du Conseil de stabilité présidé par Michael Bloomberg, il s’agit de créer une TCFD de la biodiversité », précise Philippe Zaouati, pour qui on en est aujourd’hui au même stade sur la biodiversité que le climat il y a six ou sept ans. L’Elysée suivrait avec intérêt l’avancement des travaux, qui pourraient déboucher sur une annonce lors du prochain One Planet Summit abrité par le congrès de l’UICN qui se tiendra finalement bien à Marseille, mais en janvier 2021.


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