• Dominique Pialot

Les industriels anticipent les prochaines sécheresses

Mis à jour : il y a 3 jours


Centrale solaire flottante sur la retenue d'irrigation de la Madone (Rhône) - @CNR

Outre certaines centrales nucléaires, l'activité des barrages hydroélectriques, des chimistes et des papetiers est menacée par l'impact de sécheresses telles que celle observée, une fois de plus, en 2020. 


Au 28 août, 80 départements étaient concernés par des mesures de restriction d'eau, après un été de sécheresse : le mois de juillet a été le plus sec depuis 1959.

Parmi les industriels impactés, EDF a dû arrêter sa centrale nucléaire de Golfech (Tarn-et-Garonne) pour que l’eau de la Garonne ne dépasse pas la température maximale de 28°C en aval de la centrale. «Chaque centrale est encadrée par des préconisations de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), qui stipulent des limites de températures des rejets dans les cours d’eau. Dans ce cadre, nous pouvons être amenés à abaisser, voire interrompre la production en raison de températures trop élevées dans les fleuves ou rivières dans lesquels nous prélevons puis rejetons l’eau nécessaire au refroidissement » explique Cécile Laugier, responsable environnement chez EDF. Depuis qu’elle est mesurée, la baisse de la production nucléaire pour cause de sécheresse est en moyenne de 0,25% ; elle a atteint 4 % cette année, avec des arrêts également constatés à Chooz (Ardennes), Blayais (Haute-Garonne) et Saint Alban (Isère). EDF travaille à l'amélioration de ses moyens de refroidissement, des travaux en partie intégrés au grand carénage.

« Le changement climatique ne condamne pas l’implantation de centrales nucléaires en bord de rivière : les centrales de demain seront adaptées à des climats plus secs et plus chauds, comme c’est déjà le cas dans les Emirats arabes unis ou à Taishan dans le sud de la Chine » assure-t-on chez EDF.

Une baisse de 10 à 40% du débit du Rhône en 2050

Mais l’arrêt des centrales nucléaires n’est que la partie la plus visible d’une menace qui concerne bien d’autres secteurs.

Dans l’énergie, l’hydraulique est en première ligne. A la Compagnie nationale du Rhône, le phénomène est pris en compte depuis près de 15 ans. Les périodes de sécheresse sont plus longues, plus précoces, les étiages (période où le niveau d’eau est très bas) plus sévères, et l’apport en eau devient toujours plus imprévisible. Certes, grâce à son double régime pluie/fonte des neiges et des glaciers, le Rhône est privilégié par rapport à d’autres fleuves. Mais, observe le directeur de l’innovation Frédéric Storck, « en utilisant l’eau des glaciers, on grignote le capital des générations futures ». Les prévisions des experts tablent sur une hydraulicité en baisse de 10 à 40% à l’horizon 2050.

Outre la production d’énergie, avec un mix qui se diversifie avec de l’éolien et du solaire, la CNR a pour missions la navigation et l’irrigation des terres agricoles. Dans ce cadre, elle travaille en partenariat avec le SMHAR (Syndicat mixte agricole du Rhône) pour protéger les pompes en les enterrant plus profondément. Car en plus d’une production électrique réduite proportionnellement à la baisse des débits, la sécheresse peut entraîner une « remontée du coin salé », c’est-à-dire un afflux d’eau salée venue de Méditerranée, qui peut générer la présence d’eau saumâtre dans les stations de pompage. «On observe déjà des déplacements de stations de pompage de la nappe - qui alimente l’eau potable – vers le Rhône », témoigne encore Frédéric Storck.

Des sondes mesurant la teneur en eau du sol, un calcul plus précis des besoins et des prévisions météo fines à l’échelle de la parcelle permettent de rationaliser l’usage de l’eau pour l’irrigation.  Autre innovation : le parc photovoltaïque flottant construit sur le bassin d’irrigation de la Madone (Rhône) géré par le SMAHR, qui doit permettre à la station de pompage de devenir autonome en énergie, en faisant coïncider sur l’année production et consommation.

Multiplication des prescriptions sécheresse pour les papetiers

Et l'énergie n'est pas le seul secteur concerné. Chaque été, les industriels de la chimie sont confrontés à des baisses de production dues à une plus faible disponibilité et des températures plus élevées des eaux de refroidissement. Quant aux papetiers, tous installés au bord de cours d’eau, ils consomment d’importantes quantités d’eau, même si « sur 10 mètres cubes prélevés, 9 sont restitués au cours d’eau après traitement », précise Bénédicte Oudart, directeur environnement de l’Union française des industries des cartons, papiers et celluloses. 80 des 84 sites français ont un arrêté préfectoral d’autorisation précisant la quantité d’eau et les niveaux de rejets autorisés, avec des prescriptions relatives à la sécheresse, ou des arrêtés complémentaires spécifiques, établis pour chaque site. Selon le niveau de vigilance ou d’alerte, ils peuvent être contraints de réduire leurs prélèvements de -5 à -30%. « Ces prescriptions de sécheresse se sont multipliées ces deux dernières années », reconnaît Béatrice Oudart. L’industrie a déjà réduit sa consommation de 50% par rapport aux années 1990, et de 80% en comparaison des années 1970. Grâce essentiellement à un fonctionnement en circuit d'eau fermé, à des décalages d'opérations de maintenance et  à la modification de leurs schémas de production pour limiter les besoins de rinçage.

Animer le partage de la ressource, la mission des agences de l’eau

« On est confrontés à la nécessité de partager une eau qui va se raréfier, avec 40% du territoire exposés à des problèmes d’équilibre au moment de l’étiage », reconnaît Thomas Pelte, expert en changement climatique à l’Agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse. « Priorité est toujours donnée à l’eau potable et au milieu, avec un débit minimum biologique. »

Ainsi, les hydro-électriciens sont tenus de limiter leurs prélèvements, ce qui peut entraîner une perte de la valorisation énergétique. Mais les industriels, qui consomment mais aussi parfois polluent l’eau, sont les premiers concernés. La mise en circuit d'eau fermé pour leurs process de fabrication est la solution la plus efficace. C’est aussi une occasion de renouveler leur installation. Les agences de l’eau financent de 40% à 60% de l’investissement pour les plus petites entreprises.

Pour Thomas Pelte, le stockage de l’eau de pluie tombée à l’automne et en hiver, préconisé par certains mais très controversé, ne peut être la seule solution. Coûteux, il renchérirait le prix de l’eau pour amortir l’investissement, « transformant un bien commun en bien de consommation ». Sans compter l’impact environnemental des barrages, et l'évaporation de l’eau. La vraie solution, à ses yeux, c’est l’animation du partage de l’eau. Les agences de l’eau financent des postes dédiés au dialogue territorial entre tous les acteurs, visant à établir le diagnostic, évaluer le manque et se fixer des objectifs communs, dans le cadre des plans de gestion de la ressource en eau. Sur ce sujet, qui doit se régler à l’échelle territoriale, « il faut beaucoup travailler sur l’humain », conclut Thomas Pelte.