« Les renouvelables provoquent un choc déflationniste sur le prix de l’énergie »


Interview de Mark Lewis, responsable de la recherche ISR chez BNP Paribas.


En augmentant ses capacités de production, l’Arabie Saoudite, qui produit le pétrole le moins cher du monde, a bouleversé l’équilibre du marché. Comment analysez-vous ce nouveau paradigme ?

Je crois qu’on assiste à un changement structurel dans le comportement des acteurs du marché du pétrole. Durant les cinquante dernières années, l’Arabie Saoudite a le plus souvent limité ses capacités de production pour soutenir les prix. Le marché était tiré par les prix, avec une demande toujours croissante. Ce changement d’attitude est un virage : Riyad adopte une stratégie de volume plutôt que de prix, qui pourrait signifier la fin de l’ère du pétrole.


Est-ce que les Saoudiens craignent de ne pas pouvoir écouler leurs stocks de pétrole ?

Si je me mets à la place de l’Arabie Saoudite je me dis que le pic de la demande va arriver très prochainement, tout simplement parce que les énergies renouvelables provoquent un choc déflationniste sur le prix de l’énergie. On l’a déjà vu sur les marchés de l’électricité : des centrales thermiques fonctionnant au charbon ont disparu ou fait faillite. Sur le pétrole aussi, les renouvelables ont un impact. Donc si j’ai un stock énorme de pétrole, soit 260 milliards de barils, je me dis qu’il faut commencer à l’écouler.


L’Arabie Saoudite aurait donc pris en compte le facteur climatique dans son calcul ?

Indirectement, peut-être. Mais ce qui compte c’est que la rationalité économique la pousse à vendre à bas prix, ce qui risque par ailleurs de fragiliser d’autres producteurs comme ceux du secteur du pétrole de schiste aux Etats-Unis, dont certains acteurs réclament déjà d’être renfloués par l’Etat !


Après la crise du coronavirus, peut-on s’attendre à un redémarrage économique qui se nourrira d’un pétrole bon marché ?

Ce sera peut-être le cas dans un premier temps. Mais cette crise sanitaire prouve aussi que nos gouvernements ont la capacité de prendre des décisions radicales, pour soutenir l’économie ou contraindre la consommation. Si c’est possible de le faire pour une urgence sanitaire, ce doit être possible de prendre des décisions fortes face à l’urgence climatique, même si la menace est plus abstraite.


La crise actuelle pourra-t-elle favoriser des changements de pratiques ?

Cette crise peut servir d’électrochoc. Les entreprises vont s’apercevoir que les conférences téléphoniques sont nettement plus efficaces et moins chères que les billets d’avion ! Les compagnies aériennes vont souffrir, mais c’est salutaire du point de vue de notre aptitude à changer de comportement.