Levée de fonds record dans l'aspiration de CO2



La start-up suisse Climeworks qui aspire le CO2 de l'air vient de lever 75 millions de dollars. Preuve que certains investisseurs misent sérieusement sur la géoingénierie comme solution climatique.


Ils ont la forme d’énormes ventilateurs, mais ce sont des aspirateurs : les dispositifs de la start-up suisse Climeworks, permettent de retirer du C02 de l’air. Absorbé au moyen d’une hélice actionnée à l’énergie renouvelable, l’air est ensuite filtré chimiquement, à l'aide de chaleur ; et le CO2, qui ne représente que 0,04 % de la composition de l'air, est piégé. « Pour nous, le CO2 c’est un actif » explique Christoph Beuttler, directeur des activités « CDR* » de l’entreprise qui explore les solutions de valorisation de la molécule : pour remplacer des carburants, l’injecter dans des activités qui en ont besoin, fabriquer de l’hydrogène vert. Ou même le minéraliser en l’enfouissant sous-terre, comme c’est le cas sur le site islandais de l’entreprise : mélangé avec de l’eau, le CO2 réagit au contact du basalte et se transforme en pierre calcaire en un an ou deux.

Mais la magie de Climeworks, qui vient de collecter 75 millions de dollars lors d’une levée de fonds auprès d’investisseurs individuels fin mai, est aussi de parvenir à vendre son dioxyde de carbone à un prix record de…600 dollars par tonne. Un montant qui n’impressionne pas certains particuliers, qui peuvent contribuer par le biais de forfaits mensuels. Pour 49 euros par mois, la start-up propose de transformer les émissions moyennes d'un individu, soit 600 kg par an en pierre de basalte.

« Nous avons des clients qui sont prêts à payer ce prix, parce que retirer du CO2 de l’air représente une démarche différente que de le capter lors de la combustion d’un carburant. C’est important pour leur effort de durabilité et leur image » assure Christoph Beuttler. C’est le cas de Coca-Cola, en Suisse, qui a installé des capteurs Climeworks afin de disposer de CO2 à domicile pour fabriquer ses sodas - et éviter le transport du gaz, qui peut s’avérer coûteux et peu durable.

Les clients, notamment les acteurs des énergies fossiles, peuvent aussi décider d'investir dans une technologie dont elles savent qu’elles auront besoin à court ou moyen terme pour des raisons stratégiques.

Avec sa nouvelle levée de fond, la start-up veut changer d’échelle et voir son coût de production de la tonne de CO2 chuter, à 250 dollars par tonne d’ici trois ans, puis 100 dollars par tonne à terme. Un niveau très supérieur aux prix sur les marchés du carbone, puisqu’un des plus élevé d’entre eux, le marché du carbone européen, propose un prix de la tonne à 25 euros.


Emissions négatives et non compensation

Le besoin de recourir à des émissions négatives fait l’objet de discussions entre experts depuis 2009, mais c’est « depuis le rapport du GIEC de 2018 sur les 1,5 ° qu’il est vraiment entré dans la discussion globale sur le changement climatique » constate Christoph Beuttler, qui plaide pour que la géo-ingénierie joue un rôle aux côtés des autres solutions de captage. « Nous devons faire tout ce qu’il est possible de faire pour limiter le niveau de C02 de l’atmosphère, c’est un fait, parce que nous en avons déjà trop émis dans le passé » assure l’ingénieur. Selon le GIEC, il faudrait retirer 100 à 1000 gigatonnes de CO2 d’ici 2100 pour respecter une trajectoire de modération des températures à +1,5°. En gage de soutien, l'activiste du climat Greta Thunberg a rendu visite à la société en Suisse le 10 mars dernier, juste avant le début du confinement. Certaines entreprises, comme Microsoft et Amazon, qui se sont engagées à réduire leurs émissions de CO2 non seulement actuelles mais passées, sont aussi en contact avec Climeworks pour limiter leur empreinte carbone. Séduite par les solutions d’émissions négatives, la solution de paiement Stripe a aussi signé un accord avec Climeworks.

« Ce que nous proposons, ce sont des « retraits » de CO2 de l’atmosphère, ce qui est différent des produits de « compensation » d’émissions, explique la société. De fait, alors que la compensation assure la neutralité d’une activité, les retraits enlèvent du surplus de Co2 de l'atmosphère.

Les investissements dans le secteur n'en sont qu'à leurs débuts, mais une entreprise canadienne installée dans l'Alberta, Carbon Engineering, a déjà levé un montant équivalent l'année dernière, auprès de compagnies pétrolières et du milliardaire Bill Gates. Si Climeworks ne dévoile pas les noms des derniers investisseurs à avoir participé à sa levée de fond, il est probable que leurs profils soient proches des investisseurs de son principal concurrent.

Reste que les montants absorbés restent encore modestes au regard des besoins, qui relèvent plus de centaines de gigatonnes que des centaines de tonnes que Climeworks extrait pour l'instant.


*CDR : carbon dioxyde removal, ou retrait de CO2