Valérie Masson-Delmotte : "COVID-19 et climat relèvent de la solidarité intergénérationnelle"



Paléoclimatologue et chercheuse au CEA, Valérie Masson-Delmotte est co-présidente du groupe N°1 du GIEC, qui synthétise l’état de la science sur le climat. Elle explique que l’agenda des rencontres climatiques international, décalé par la crise sanitaire, pourrait plus s’intéresser à la la biodiversité dans le futur. Et rappelle les interactions multiples entre santé et climat.


La crise sanitaire a comme conséquence de reporter les grands rendez-vous climatiques prévus en 2020. Quelles en seront les conséquences ?

Oui, la COP26 est reportée en 2021 et la COP 15 sur la biodiversité, aussi. C’est normal de donner la priorité à la santé. Au GIEC aussi. Nous préparons notre sixième rapport d’évaluation*, pour une livraison initialement prévue en avril 2021 et publication en 2022. Une réunion plénière avec tous les auteurs était prévue en octobre, elle risque d’être compromise. Nos travaux vont prendre du retard, peut-être de plusieurs mois, comme les conférences internationales.


Comment les scientifiques contribuant au GIEC gèrent cette période ?

Les scientifiques, ce sont avant tout des individus lambdas ! Dans les pays occidentaux, tout le monde a Internet à la maison, mais ce n’est pas le cas partout. Et puis il y a le stress, la garde des enfants, les profs qui doivent assurer leurs cours à distance. Donc par exemple, dans mon groupe de travail, nous avons fait une enquête auprès des contributeurs, et décidé de reporter de 6 semaines le délai de relecture de la dernière version. La relecture, c’est une étape essentielle. Nous avons une dizaine de chapitres, 15 auteurs par chapitres, et un millier de relecteurs issus de 180 pays différents. Ce sont ces 3000 commentaires par chapitre qui font la qualité de nos rapports !


Et pour les autres groupes de travail ?

Le groupe 3, qui travaille sur l’adaptation au changement climatique, devait organiser une réunion physique des auteurs en juillet, elle aura sans doute lieu à distance. Ce qui pose d’autres problèmes : c’est plus difficile de travailler 12h par jour quand on est chez soi, avec des décalages horaires importants pour certains.


Quelles seront les conséquences de cette crise sanitaire sur les réunions internationales ?

Une conférence des parties sur la biodiversité, ou COP15, était prévue en Chine en octobre 2020 et sera reportée. Elle va prendre une importance particulière, en raison du lien entre le commerce des animaux sauvages et la prolifération des zoonoses. Il y a désormais une dimension stratégique, au sens de la santé planétaire, à protéger la biodiversité. Les êtres humains se rapprochent de plus en plus de zones sauvages et détruisent l’habitat naturel de certains animaux. Cette COP sur la biodiversité devait renforcer les passerelles déjà établies avec l’enjeu climatique, donc elle sera plus que jamais cruciale.


Quel lien établissez-vous entre le réchauffement climatique et cette crise sanitaire ?

Je ne vais pas chercher des liens là où il n’y en a pas. Mais dans un climat qui change, il y a des risques sanitaires : ils sont soit directs, avec la canicule, la sécheresse, les inondations ; soit indirects. Les maladies à vecteur se développent plus facilement en raison de la hausse des températures. Et puis on observe une prolifération de certains pathogènes : il semble que le pathogène du cholera résiste mieux dans certaines mers avec la hausse de la température. Donc on voit des interactions dans tous les sens entre la santé et le climat.

Les gaz à effet de serre ne sont pas les seuls problèmes : les composants polluants et particules de l’atmosphère, qui peuvent avoir un effet soit positif, soit négatif sur l’effet de serre, dégradent la qualité de l’air, ce qui crée des inflammations des systèmes respiratoires et fragilisent les individus exposés à la pollution. Le virus actuel expose bien ce problème.


Comment envisagez-vous la sortie de la crise ?

Pour l’instant la question importante c’est l’urgence : il faut protéger les plus vulnérables. Ensuite viennent les enjeux économiques et financiers : quelle stratégie de long-terme pour la relance ? Les plans d’actions qui seront lancés doivent renforcer les résiliences et l’adaptation, à long terme. Le risque de pandémie était connu, et pourtant personne n’était prêt à le gérer. C’est ça qu’il faut changer, notre appréhension du risque. On connaît le risque de la déforestation importée par exemple, comme on le gère ?


Qu’est ce qui est le principal enjeu de cette crise ?

Ce qu’on nous demande, c’est de mettre en place des solidarités. La distanciation sociale, c’est une solidarité avec les aînés, qui sont les plus exposés. C’est intéressant parce que la question du changement climatique demande de la solidarité inter-générationnelle aussi, mais dans l’autre sens : envers les jeunes. Je constate que dans la banlieue pavillonnaire où j’habite, les liens entre voisins se sont renforcés depuis le début du confinement. Et spontanément, les gens échangent sur ce qu’ils peuvent faire mieux et autrement : pour cuisiner des légumes, réduire les déchets comme pour aider les plus âgés. C’est aussi une crise très lourde. Les personnes âgées en Ehpad, qui sont isolées dans leur chambre pendant des semaines, j’ai peur qu’elles meurent de chagrin. Il faut réfléchir à ce qu’on pourra tirer de cette crise : par rapport à l’environnement, mais aussi par rapport aux inégalités énormes qui ressortent.


En France, une des premières décisions du gouvernement a été de supprimer une taxe sur les billets d’avion qui devait servir à développer les infrastructures pour des mobilités douces…comment éviter que le plan de relance ne serve pas les énergies fossiles ?

C’est vraiment une question à suivre de près. Certains secteurs économiques parfois stratégiques vont jouer de tout leur poids pour éviter les contraintes de réduction d’émissions du CO2. On l’a vu avec les constructeurs automobiles qui ont déjà réclamé un allègement de leur contrainte, alors que leur problème c’est d’avoir misé sur les SUV lourds et polluants. On va avoir besoin d’un contrepoids et de mobilisations très fortes pour éviter ça.


Justement la mobilisation et les manifestations des jeunes ont eu un fort impact sur la prise de conscience en faveur du climat en 2019…

L’année dernière, le brevet des collèges a été décalé pour cause de canicule, cette année, les examens sont annulés à cause d’un virus. C’est très difficile pour cette génération : ils ont grandi avec l’effondrement, et ils ne comprennent pas l’inaction. Il y a une colère sous-jacente. On leur fait perdre beaucoup d’innocence. II faut les écouter, trouver une solution pour les faire participer, peut-être en les faisant venir dans nos institutions comme le Parlement irlandais l’a déjà fait.


*Il s’agit du rapport d’évaluation sur la science du climat. Le 5ième rapport avait été publié en 2014.