Stefan Aykut : “le climat n’est pas un problème de politique publique classique”

9 mars 2020

Le climat suscite l’intérêt d’un nombre d’acteurs croissant. Est-ce une bonne chose ?

Il y a une véritable force d’attraction de l’arène climatique. Mais le climat n’est pas un problème de politique publique classique. C’est une nouvelle condition du monde, dans laquelle doivent désormais s’inscrire la politique certes, mais aussi l’agriculture, l’industrie, la high-tech etc.

Vous interrogez les motivations de ces mobilisations ?

Beaucoup d’acteurs se rendent compte que le sujet climat va être déterminant pour leur cœur de métier. Donc leur mobilisation est cohérente. Mais en tant qu’acteurs économiques rationnels, ils ont un objectif d’optimisation des conditions de leur propre futur. Ce qui risque d’entraîner des transition chaotiques.

Pourriez-vous donner un exemple ?

Si la finance, qui est déjà très mobilisée, règle à elle seule le problème de la crise climatique, ce sera au bénéfice de la finance. Donc sans doute aux dépens d’autres acteurs. Si ce sont les villes, on aura des réponses différentes. Ces mobilisations sont importantes, mais elle peuvent susciter des déséquilibres.

Comment remédier à ce risque ?

Mon propos est surtout d’appeler à penser le changement climatique dans sa globalité. Quand on songe à l’ampleur des bouleversements nécessaires, il faut penser la question de la transition juste. Qui sont les gagnants, les perdants d’une société qui ne s’appuie pas sur les énergies fossiles bon marché ? L’énergie fossile présente l’avantage d’être très concentrée, on peut avoir de l’énergie avec peu de matière. Les autres solutions sont plus complexes.

Quelles sont les menaces de tels changements pour la société ?

L’ampleur des réductions d’émissions à concrétiser est telle qu’il faut nécessairement penser une modernité qui consomme moins d’énergie tout en préservant les libertés publiques. Ce qui pose des problèmes de structures sociales. Quelles conséquences pour le travail, par exemple dans le secteur du charbon? En Allemagne c’est le nerf de la guerre : les conditions de travail y sont bonnes, quel futur peut-on proposer aux travailleurs de ce secteur? Des perspectives dans la mobilité électrique, mais lesquelles ?

Toute une série de questions sont sans réponse ! Et pour le secteur automobile, ce sera encore plus compliqué. Est ce que la voiture individuelle va continuer à être un mode de transport majeur ? Dans un pays comme l’Allemagne, dont l’économie repose notamment sur l’exportation de voitures, comment imaginer le futur ?

Est-ce que la question du ralentissement ou de la fin de la croissance est suffisamment débattue ?

Politiquement, le sujet est encore tabou. Soit on accepte de dépasser largement les 2 degrés, soit on va vers des inégalités encore plus grandes. La troisième option, c’est d’envisager des systèmes qui montrent le chemin vers des sociétés stables économiquement et démocratiquement, sans ce contrat social qui repose sur la croissance continue.

Ce qui pose la question de la place du PIB dans la satisfaction des citoyens

Une partie de la réponse, c’est : que veut dire “bien vivre” ? Le PIB est un indicateur assez absurde : une société sans croissance n’est pas une sociétés figée. C’est simplement une société qui ne consomme pas toujours plus de bâtiments, de matières premières, de biens de consommation, bref tout ce qui se vend et dont le matériau principal est l’énergie fossile.

Peut-on encore compter sur les négociations internationales sur le climat ?

Je crois que les négociations internationales sous l’égide de l’ONU sont au bout de leur cycle. Il faut certes donner un cadre à l’accord de Paris, mais on peut aussi aller plus loin. Imaginer de nouvelles alliances, de nouvelles initiatives entre Etats, par exemple sur le transport, les énergies fossiles, les enjeux financiers. L’UE pourrait faire des alliances avec d’autres pays, par exemple pour éliminer le charbon, les moteurs à combustion, les nouveaux modes de transport…Le mot charbon n’apparaît pas dans l’accord de Paris : il doit donc être traité ailleurs. Cela fait partie de la climatisation du monde.

Pensez-vous que l’humain peut dépasser la crise climatique ?

On peut techniquement réduire les émissions de gaz à effet de serre. Mais ça ne résoudra pas la crise climatique. Il y a des solutions techniques et politiques à adopter, mais il faut surtout repenser notre façon de vivre ensemble et de produire, et ça ne se fera pas dans un grand schéma simple et qu’il faudra appliquer. Il faut procéder sujet par sujet. Et réorienter notre économie vers un système où l’on découple la production de marchandises et la production de sens : c’est cela, climatiser le monde. Mais ce ne sera pas simple, parce que la paix sociale de nos société repose pour l’instant sur la consommation croissante.