Philippe Zaouati : « tout le plan de relance devrait avoir des conditionnalités écologiques »

Directeur de Mirova, filiale de Natixis spécialisée dans la gestion ISR, Philippe Zaouati propose des solutions pour rendre la finance vraiment durable au travers du plan de relance.

Le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, assure que le plan de relance sera vert. Qu’en pensez-vous ?

Il y a un problème dans l’approche du plan de relance en France. Ce qu’on en voit pour l’instant, c’est que l’essentiel des montants mobilisés seront distribués à l’économie telle qu’elle existe : sur les 100 milliards d’euros prévus, seulement 15 milliards seraient destinés à l’écologie. Or ce dont nous avons besoin, c’est d’un vrai plan de transformation pour faire face au changement climatique. Tout le plan de relance devrait avoir des conditionnalités écologiques ! Par exemple, toute aide à l’embauche accordée à une PME devrait être conditionnée à un plan de réduction des émissions de CO2 de l’entreprise. Sinon, on ne transforme rien.

Et au niveau européen, le Green deal fait-il mieux ?

Au moins dans la communication, oui : il s’annonce comme un Green deal, un véritable plan vert ! Autre particularité européenne dont la France pourrait s’inspirer : les partenariats public/privé sont au cœur du processus. En France, c’est mal perçu. Mais on ne peut pas faire une relance avec 50 milliards, il faut beaucoup plus ; avoir recours au privé permet d’associer l’effort des entreprises, et de bénéficier d’un effet de levier.

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Pour financer la relance, pensez-vous qu’il faille recourir à la dette ?

On a fait une grosse erreur de communication. Aujourd’hui, à cause de la crise sanitaire, la dette redevient possible, alors qu’on nous a expliqué depuis des années qu’on ne pouvait pas s’endetter pour lutter contre le changement climatique. Il s’agit pourtant d’un risque nettement plus important que celui de la crise actuelle. Ce n’est pas logique. Il faut bien sûr augmenter le niveau d’endettement pour financer la transition, sans tomber dans le risque de l’argent magique qui fait croire que l’endettement n’est pas un problème.

Quels sont les premières mesures qui devraient être adoptées en matière de finance durable ?

Il faut veiller à l’enjeu de la souveraineté, et que les Européens puissent établir leurs propres règles en matière de finance durable. Les Américains ont progressivement racheté les agences de notations d’investissement socialement responsable qui étaient européennes au départ, et notre souveraineté est en jeu.

Par ailleurs, le secteur bancaire n’est pas dans une position critique, comme il l’était en 2008. En revanche, le plan de relance va lui bénéficier directement, en évitant des faillites. Donc je crois qu’il devrait être la cible de conditionnalités environnementales, comme l’aérien et l’automobile. On devrait enfin permettre aux ménages d’arbitrer la destination de leur épargne en fonction de critères climat et biodiversité, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

La nouvelle taxonomie européenne vient d’être publiée au Journal Officiel, et déjà la Commission travaille à une nouvelle stratégie de finance durable. Comment se fait-il que les standards évoluent si vite ?

Il y a une volonté politique forte au niveau européen. La première stratégie était une première étape, et a mis en avant des contraintes sur le climat principalement. Désormais d’autres enjeux s’imposent, comme la biodiversité ou le social.

La biodiversité n’est pas une priorité en France qui vient d’être condamnée par la Commission européenne notamment pour ses pratiques en matière de chasse…

C’est vrai qu’en matière de bien-être animal et de protection des animaux, la France a de sérieux progrès à faire. Pourtant le sujet de la biodiversité avance, même si c’est avec 10 ans de retard par rapport au climat. Avec Axa, BNP et Sycomore, nous travaillons à la mise en place d’un standard sur la biodiversité. L’idée est de s’appuyer sur une unité comme la tonne de CO2 pour le climat : ce sera l’unité de nature et biodiversité moyenne par km2. C’est un indicateur de l’empreinte que les multinationales ont sur la nature.

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Comment la finance peut prendre en compte la protection de la nature ?

Comme pour le climat, en triant les investissements. De la même façon qu’on évite le charbon et le pétrole dans les fonds climat, on sort les entreprises qui ont un impact négatif sur la biodiversité. Le premier sujet, c’est la déforestation importée. Les multinationales ont des objectifs de réduction de déforestation importée d’ici 2030, c’est trop loin. Il y a aussi d’autres critères : nous excluons les fabricants de pesticides, qui ont un impact sévère sur la biodiversité notamment.

Article réalisé en partenariat avec la Fondation Heinrich Böll