La comptabilité écologique sort de l’ombre

La comptabilité biophysique permet de quantifier l'impact d'une activité sur un écosystème - Photo Monique Laats (Pexels)

La comptabilité traditionnelle n’intègre pas l’impact environnemental d’une activité. Une chaire universitaire veut y remédier.

« Aujourd’hui, les efforts consentis par une entreprise pour contribuer à la transition écologique n’apparaissant pas dans sa comptabilité, ils ne sont pas valorisés, et l’entreprise n’en est pas récompensée », observe Aurélien Oosterlinck. La chaire « Comptabilité écologique » qu’il coordonne a pour ambition d’établir des outils permettant d’y intégrer l’impact en termes, notamment, de climat et de biodiversité. Un enjeu qui concerne la comptabilité privée comme nationale.  Cette chaire réunit AgroParisTech, Paris Dauphine et l’Université de Reims Champagne Ardenne et plusieurs partenaires dans la sphère de l’expertise comptable, mais aussi LVMH ou encore CDC Biodiversité et le ministère de la Transition écologique.

Valeur des services rendus vs coût de préservation

Pour l’instant, la comptabilité est aveugle aux enjeux environnementaux et sociaux. Les données des rapports établis par les agences de notation extra-financières ne sont pas intégrées aux résultats financiers d’une entreprise.

L’enjeu climatique se traduit pourtant en chiffres : il est possible d’évaluer le budget carbone d’un secteur, une région ou une entreprise à partir des trajectoires compatibles avec un scénario +2°C.

Concernant la biodiversité, certains s’en tiennent à la valeur des services rendus par un écosystème, ce qui leur permet de « remplacer » un capital naturel par un autre n’ayant rien à voir. Pour Aurélien Oosterlinck, les chercheurs et les doctorants de la chaire, cette méthode « s’inscrit dans une logique de soutenabilité faible ». Seule l’approche par les coûts de préservation tient la route.  C’est celle de la méthode CARE (Comprehensive Accounting in Respect of Ecology ), promue par l’association Cerces (Cercle des comptables environnementaux et sociaux). D’après le rapport Improving Nature’s Visibility in Financial Accounting du « Natural Capital Coalition », CARE apparaît en outre comme le seul modèle de comptabilité socio-environnementale normalisable à terme.

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L’échelle territoriale

Première étape, la comptabilité biophysique permet d’établir et de quantifier les impacts négatifs d’une activité sur un écosystème sol, rivière, air… Il s’agit ensuite de calculer le coût des travaux à mener pour revenir à l’état de référence, qui correspond à un écosystème en bonne santé. C’est ce coût qui constitue la dette environnementale de l’entreprise.

A l’échelle d’un territoire, il devrait être possible de distribuer entre les différents acteurs concernés la responsabilité de cet impact. Pour ensuite déterminer la contribution de chacun. C’est l’objet de certains travaux de la chaire, qui vise à développer une échelle de comptabilité intermédiaire entre celle des organisations et celle de l’État. 

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A partir des propriétés naturelles et biologiques de l’écosystème, une entreprise va produire des actifs circulants (par exemple, des céréales cultivées sur un sol), les vendre sur le marché, et engranger des ressources financières qui lui permettront de restaurer le capital naturel. Et donc de réduire sa dette. « On devrait pouvoir calculer ainsi le ratio de solvabilité environnementale », explique Aurélien Oosterlinck.

Localement, de tels indicateurs comptables seraient notamment utiles à certains acteurs pour communiquer auprès de leurs parties prenantes, qu’il s’agisse des autorités territoriales susceptibles de les soutenir financièrement ou de leurs clients. C’est par exemple le cas d’un agriculteur qui se convertit au bio, ou investit dans des machines moins polluantes.

Plus généralement, une comptabilité écologique fournirait à chaque acteur des outils concrets pour mesurer son rôle dans l’économie locale et permettrait aux collectivités ou autres gestionnaires de prendre des décisions d’investissement fondées sur la préservation des ressources.

Chercher, sensibiliser et former

A l’image de LVMH, les entreprises qui s’intéressent aujourd’hui le plus à ces travaux sont celles pour lesquelles l’érosion des ressources menace la pérennité de leur activité. Les recherches menées par la chaire peuvent également nourrir de nouveaux indicateurs de richesse sur lesquels planche le ministère de la Transition écologique. Le sujet intéresse aussi la Commission européenne et les Nations unies. La chaire contribue ainsi à la révision du SEEA (System of environnemental economic accounting) qui vise à développer des méthodologies de comptes biophysiques et monétaires à l’échelle européenne. 

Dans les cinq prochaines années, en parallèle de ses travaux de recherche, la chaire s’attachera à sensibiliser et former responsables financiers, directeurs de la RSE et autres experts comptables.