Manipulation en cours sur le marché du carbone ?

Prix du contrat futures septembre 2020 pour une tonne de CO2, en euros. Source ICE

Malgré le recul historique des émissions, le prix de la tonne de CO2 a touché un plus-haut depuis 14 ans à 30 euros par tonne. Une situation vraisemblablement liée à la spéculation.

Crise sanitaire oblige, les émissions de CO2 en Europe n’ont pas été aussi faibles depuis longtemps. La production industrielle s’est effondrée de plus de plus de 30 % en avril et de 28 % en mai selon Eurostat. Les 11.000 sites industriels européens dont les émissions de CO2 sont soumises à quotas vont donc moins émettre de CO2, et auront moins besoin d’acheter des quotas sur le marché. Pourtant, le prix du quota qui avait chuté en mars jusqu’à 15 euros, a quasiment touché son plus haut historique le 13 juillet, à plus de 30 euros par tonne en séance. Un plus-haut depuis 2006.

Une situation qui laisse les observateurs perplexes : la logique aurait voulu, comme la banque Morgan Stanley l’écrivait au printemps, que la tonne de CO2 reste plombée par des fondamentaux peu engageants. Certes, l’UE est en train de revoir son objectif climat 2030, qui devrait passer de -40 % à -55 % ou -60 % prochainement, ce qui risque de réduire la quantité de quotas de circulation, et les industriels préfèrent prudemment conserver leurs quotas. C’est notamment la thèse d’Eva Schulze, la ministre de l’environnement allemande, qui l’a assuré lors d’une rencontre des ministres européens. Mais cette perspective est connue de longue date, et n’est donc pas de nature à faire bouger le marché.

Corner en vue ?

Selon une autre hypothèse, le marché ferait l’objet d’un « corner ». Soit une manipulation de marché consistant à assécher l’offre pour faire monter les prix, avant de revendre à un prix élevé. Une opération de spéculation qui aboutit parfois à une forte déconnexion totale entre les prix et la réalité. C’est ce qui était arrivé en 2010 sur le cacao, quand un hedge-fund avait acheté 7 % de la production annuelle, entrainant une hausse historique du prix.

Et c’est ce qui semble avoir frappé le marché du carbone européen.

« C’est ce qui arrive sur un marché où tout un chacun peut intervenir, et où il n’y a pas de limite à la détention en volume » explique Mike Szabo, fondateur du site Carbonpulse et expert du marché du carbone, qui estime que les banques classiques ne se livrent pas nécessairement à des opérations de spéculation agressives de ce type, qui ressemble plus à de la spéculation.

Selon Carbonpulse, la Commission européenne réfléchit actuellement à modifier les règles du jeu pour que ce type de situation ne se reproduise pas. D’autres marchés du carbone ont mis en place des règles bien plus strictes concernant notamment la quantité de quotas qu’un seul intervenant est susceptible de détenir, comme le marché californien, qui a aussi introduit des règles de transparence qui permettent de savoir qui détient quoi.

Le marché européen, qui était aussi le premier à être mis en place en 2005, était au départ ouvert à tous, y compris les particuliers. Après l’énorme fraude à la TVA de 2008 -2009, seuls les professionnels du secteur financier, ainsi que les industriels assujettis à la contrainte carbone, ont le droit d’acheter et de vendre des quotas, mais le marché reste peu régulé.

Article réalisé en partenariat avec la Fondation Heinrich Böll