Taxonomie verte : la Commission européenne devra revoir sa copie

Les Etats-membres s'opposent sur le rôle du gaz dans la transition énergétique et la production d'hydrogène. Photo Loïc Manegarium - Pexels

La classification des activités durables en Europe se heurte à des visions divergentes des Etats-membres. Notamment sur le gaz naturel.

Les vieilles querelles entre les 27 sur la conception des politiques énergétiques vont-elles mettre à mal le grand projet de taxonomie verte de l’UE ? Adoptée par le Parlement européen en juin dernier, cette classification des activités durables – en vue d’aider le secteur financier à réorienter ses flux financiers – n’a pas la même résonance chez tous les Etats-membres. La Commission, qui a publié son rapport technique en novembre dernier, attendait le retour d’un groupe d’experts sur le sujet pour l’étayer avant que cette classification n’entre définitivement en vigueur en 2022.

Or tous les Etats-membres n’ont pas les mêmes conception et définition de ce qu’est une activité de transition vers la neutralité climatique en 2050. Preuve en est, dix d’entre eux, Pologne en tête, ont menacé le 20 janvier d’imposer leur veto à cette loi s’il ne leur est pas donné la possibilité « d’utiliser le gaz comme combustible de transition ». Notamment comme source d’énergie dans la production d’hydrogène dit « vert ». Une mise en garde qui en rappelle d’autres, dont celle qui a opposé ces mêmes pays à une coalition informelle regroupant d six autres Etats. En l’occurrence l’Espagne, le Luxembourg, le Danemark, l’Irlande, l’Autriche et la Lettonie, qui plaident pour l’usage des renouvelables en lieu et place du gaz et du nucléaire pour produire l’hydrogène dit vert.

Manque de clarté sur les infrastructures

Ces débats ne sont pas nouveaux et renvoient à la réelle difficulté de se projeter dans un nouveau modèle de société. « Cela fait effectivement longtemps que le gaz naturel est évoqué comme une énergie de transition qui émet moins que le charbon », rappelle Ines Bouacida, chercheuse à l’IDDRI, auteure d’une étude sur les infrastructures gazières : « Mais cela interroge quant aux décisions à prendre aujourd’hui. Cela vaut-il la peine d’investir dans des pipelines de gaz qui ont une durée de vie de 50 ans si la transition doit être menée d’ici à 2050 ? » .

Si les trajectoires de décarbonation en France et en Allemagne, laissent à penser que la demande en gaz – 25% des approvisionnements en énergie primaire de l’UE en 2017 – va baisser de façon assez nette jusqu’en 2050, d’importantes zones de flou subsistent en matière d’infrastructures. Un sujet peu instruit en raison des difficultés technologiques et du niveau de modélisation qu’il suppose.
«  Dans le bâtiment, par exemple, on évoque une réduction de l’usage de gaz naturel pour le chauffage et l’électricité, mais sans réellement savoir pour autant quelles infrastructures seront maintenues, quelles zones seront toujours connectées ou pas », ajoute Ines Bouacida. De même que dans certains cas, « l’approvisionnement en gaz classique sera remplacé par du gaz bas-carbone (biogaz, méthane de synthèse, et hydrogène de synthèse) », poursuit-elle, un produit plus rare et plus cher.

Recalibrage de la taxonomie

Face à de telles incertitudes, et protestations, notamment de la part des pays de l’Est, les experts consultés par la Commission vont-ils revoir de fond en comble leur copie ? Il leur a été demandé de préciser davantage certains points d’ici à la mi-mars. « Il nous sera utile de prendre du recul afin d’examiner ce qu’est la taxonomie et ce qu’elle n’est pas », a déclaré Maired McGuinness, commissaire irlandaise en charge des services financiers. Tout en justifiant ce retard: « la taxonomie va plus loin que certaines législations existantes au sein de l’UE ».

Prise entre deux feux, la Commissaire a également fait savoir que lors de la consultation publique, 98% des citoyens souhaitaient aussi que l’institution ne rompe pas l’alignement de la taxonomie avec les objectifs de l’UE dans le cadre de son Pacte vert. « La Commission envisagera de recalibrer certains critères techniques lorsqu’il y a de sérieuses préoccupations, a assuré Maired McGuinness. Mais l’objectif n’est pas de rompre le lien avec la science ou notre alignement avec les objectifs du Pacte Vert». Quelle sera sa marge de manœuvre ? A voir.

Article réalisé en partenariat avec la Fondation Heinrich Böll