Quand les étudiants bousculent leurs futurs employeurs

Ils osent dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. Les mouvements étudiants pour le climat sèment le trouble dans le monde feutré de l’entreprise.

Etudier les étoiles et lancer des fusées. Le rêve d’Ange Blanchard était bien parti pour se concrétiser. Après deux ans de prépa, il avait réussi à intégrer la prestigieuse école Isae-Supaéro, la voie royale des métiers de l’air. Mais la prise de conscience de la crise climatique l’a fait redescendre sur terre. Pas question pour lui de contribuer à brûler encore plus d’énergies fossiles. « Je vais plutôt m’orienter vers l’énergie, peut-être le nucléaire » assure-t-il.

Lobbying pro-climat

La réflexion des étudiants sur le sujet climat est en train de prendre de court leurs écoles comme leur employeurs potentiels, qu’il s’agisse de l’Etat ou des entreprises. Le collectif Pour un réveil écologique, constitué en 2018 , est désormais un projet structuré. En deux branches : relations avec les universités d’une part, « lobbying » auprès des entreprises de l’autre. En plus de mobiliser les présidents d’universités et d’écoles pour former les étudiants au sujet climat, il passe aux cribles les engagements des entreprises françaises. « Dans leurs rapports RSE, les entreprises écrivent ce qu’elles veulent. Nous, nous avons envoyé un questionnaire complet à tout le CAC40, pour avoir des résultats qui puissent être comparés » explique Youssef Saliib, étudiant à Polytechnique et membre actif du mouvement.

« Ils pourraient en faire plus »

Leur méthode consiste ensuite à proposer aux entreprises de venir débattre, puis de publier un rapport écrit. Le secteur du luxe et des cosmétiques est le premier à passer au grill. Le bilan est loin d’être enthousiaste. « On a vraiment l’impression qu’ils pourraient en faire plus, d’autant que leurs marges sont très importantes » assure le jeune ingénieur, resté sur sa faim par rapport aux réponses très « corporate » de ses interlocuteurs. A commencer par celles sur l’utilité de leur production. Si L’Oréal explique que la beauté est un besoin humain, les autres ne proposent aucune réflexion sur la nécessité de leurs parfums et autres sacs à main achetés hors de prix, parfois lors d’un voyage en avion à l’autre bout du monde… « Il n’y a pas de remise en question. Un des sens que le luxe pourrait donner, c’est de créer un nouvel imaginaire. Pour un mode de consommation qui soit compatible avec les limites planétaires » estime Youssef Salib. La finalité de la production est un « angle mort » de l’industrie du luxe assure le rapport des étudiants.

Zéro pointé sur la formation des salariés

L’examen minutieux des bilans carbone des entreprises leur a aussi fait découvrir la complexité du problème : des engagements qui fluctuent, une communication qui se concentre sur les émissions directes en évitant le gros du problème, soit les émissions indirectes. Les étudiants font néanmoins la distinction entre L’Oréal et Kering, qui ont le mérite de communiquer un minimum d’informations sur le « scope 3 », qui englobe les émissions de Co2 liées à l’utilisation de leurs produits par les consommateurs, alors que LVMH ou Yves Rocher en fournissent peu.

Au rang des bons points, les étudiants soulignent la mise en place chez Kering d’un compte de résultat environnemental baptisé EP&L, qui attribue une valeur à l’impact de ses activités sur les gaz à effet de serre, l’utilisation des sols ou l’eau. « Mais ce qu’ils font de ces données, ce n’est pas très clair ! ». Unanimes, les étudiants condamnent le manque de formation proposée en interne aux salariés sur les sujets climat et biodiversité. Seront- ils entendus ? « En tout cas, les entreprises nous écoutent. S’ils veulent continuer à recruter, il faut bien qu’ils prennent en compte les aspirations des étudiants » estime Pour un réveil écologique.

Dans l’aérien, une remise en cause existentielle

Dans l’aérien, la discussion est encore plus intense, voire tendue. L’association Supaero Decarbo a mobilisé 700 signatures autour d’un manifeste en mai dernier. ses représentants ont déjà été reçus par Airbus et Safran, et contactés par les syndicats d’Air France. Des anciens de l’école en poste, les aident, souvent discrètement. Dans cette industrie en crise, où le nombre d’acteurs se compte sur les doigts de la main, le mouvement inquiète sérieusement. « La stratégie de l’Etat d’injecter des milliards dans Airfrance et Airbus n’a pas de sens. Le transport aérien de masse ne peut plus continuer faute d’énergie disponible. Nous pensons que la seule solution, c’est la sobriété » soutient Ange. Le collectif n’a guère été convaincu par le discours d’Airbus sur l’hydrogène. Il faudrait 16 réacteurs nucléaires pour produire l’hydrogène nécessaire aux seuls avions décollant de Roissy Charles-de-Gaule ; et ce serait des vols plus chers, réservés à une élite. « L’idée que la société finira par être sauvée par la technologie est fausse, on ne peut pas passer à côté d’un changement des modes de vie » assure Ange Blanchard, qui rappelle que le moteur à hélices reste plus efficace que les moteurs des avions actuels.