« Si on dépense un argent fou pour une relance grise, il ne restera rien pour le climat»

Dominique Bourg, philosophe, professeur honoraire à l’Université de Lausanne (UNIL)

Le philosophe franco-suisse, auteur de nombreux ouvrages sur l’écologie et candidat malheureux aux dernières élections européennes aux côtés de l’ancienne ministre Delphine Batho, a imaginé une série de solutions pour les entreprises, les citoyens et les territoires dans un texte intitulé Propositions pour un retour sur Terre, publié avec six autres experts*.

D’où proviennent les 35 mesures de votre manifeste et à qui s’adressent-elles ?

Nous avons rassemblé des travaux menés par les uns et les autres de longue date : par exemple, la « troisième chambre » du temps long sur laquelle j’avais travaillé avec des constitutionnalistes à l’occasion de « Pour une sixième République écologique » en 2011 ; les réflexions de Pablo Servigne et Philippe Desbrosses sur l’agriculture (notamment pour une agro-écologie décarbonée et une libération des semences, ndlr), le revenu de transition écologique (RTE) défendu par Sophie Swaton, pour n’en citer que quelques-uns.

Nous nous adressons à tout le monde, urbi et orbi. Au parti au pouvoir, bien sûr, mais nous sommes aussi lus chez les Verts ou à LFI. Nous faisons infuser des idées auxquelles certains de nos interlocuteurs se montrent plus réceptifs en ce moment.

Le rôle de l’intellectuel, c’est de dessiner le monde tel qu’il devrait être. Mais lorsqu’on voit comment se profile la sortie de crise sur le plan économique, alors que dans le même temps on observe une accélération du changement climatique, on a du souci à se faire. Si on dépense un argent fou aujourd’hui pour des plans de relance « gris », il ne restera rien si nous devons faire face dans cinq ans à une nouvelle crise liée au climat.

D’où, à votre avis pourrait venir le déclic pour une relance « verte » ? Des citoyens/consommateurs, des entreprises, des collectivités, de l’Etat ?

Ce sont différentes pièces d’un puzzle qui doivent s’assembler pour que cela fonctionne. Certaines de ces pièces sont relativement autonomes. Ainsi, la mise en place d’un revenu de transition écologique, (RTE) comme cela a été fait à Grande-Synthe (59), et le sera prochainement dans le département de l’Aude, est une décision totalement à la main des collectivités. Concernant les entreprises, nous suggérons d’aller encore plus loin que ce qui est prévu sur la raison d’être dans le cadre de la loi Pacte. On voit bien qu’il y a un décrochage entre la définition de l’entreprise à la Friedman, qui met le profit et les actionnaires devant tout le reste, et les aspirations des jeunes diplômés. Certains chefs d’entreprise ont bien compris qu’ils devaient évoluer pour espérer les attirer.

Dans notre schéma, l’objet social devrait préciser la contribution au bien commun, et les entreprises adopteraient une comptabilité tenant compte de l’empreinte écologique et de la dynamique des écosystèmes, en adoptant une comptabilité à trois capitaux : actifs classiques, capital social et capital naturel, les trois n’étant pas fongibles entre elles.

Mais pour qu’un vrai changement, à grande échelle, soit possible, il faut que l’Etat édicte des règles nationales fortes.

Comment fonctionnerait le système de quotas carbone individuels que vous préconisez ?

Le seul moyen de faire baisser la pression destructrice de nos activités sur l’énergie et la matière, c’est de les plafonner sur un territoire donné. Sur un marché ouvert, tous les gains techniques à l’unité produite sont réduits à néant par un usage plus intensif.

Nous préconisons donc un système de plafonnement concernant non seulement les achats d’énergie, mais étendu à toutes les consommations, jusqu’aux consommations finales. Au départ, cet indicateur CO2 qui guiderait le consommateur dans son achat, lui serait décompté « à blanc » sur son compte personnel pendant une période expérimentale. Contrairement au système envisagé par le Royaume-Uni (de quota carbone personnel, ndlr), il n’y aurait pas d’échange possible entre consommateurs. Sinon, sachant que les 10% les plus riches sont responsables de 50% des émissions et vice versa, le système serait injuste. En situation de pénurie, la seule solution, et la plus juste, c’est le rationnement. L’Etat doit être garant, et fournir des règles qui permettent au consommateur final et aux industriels d’ajuster leur comportement.

Le principe et le niveau des quotas devront être décidés par referendum, il le faut, car c’est un système trop contraignant pour pouvoir être imposé. Mais les sondages montrent qu’une majorité de citoyens sont convaincus qu’on n’échappera pas à une forme de sobriété.

Après la civilisation fondée sur la recherche de l’enrichissement matériel maximum, il faut changer de braquet. Il faut que tout le monde soit d’accord sur le cap, et qu’on puisse s’écharper démocratiquement sur le comment, les modalités de mise en œuvre.

Certains, comme Laurence Tubiana, plaident pour une nouvelle gouvernance internationale intégrée sur le climat et la biodiversité. Qu’en pensez-vous ?

C’est une excellente idée. Sur la biodiversité comme sur le climat, les objectifs ne peuvent pas être nationaux, une gouvernance internationale s’impose. De plus en plus, le GIEC va tenir compte du vivant, ce qui est une excellente chose, car certains de ses scénarii sur les émissions négatives étaient de la folie tant ils menaçaient le vivant et même notre capacité à nous nourrir.

La difficulté en matière de biodiversité, c’est qu’à l’inverse du climat, elle est impossible à modéliser. C’est pourquoi nous préconisons de fixer des objectifs qui soient proportionnels à ceux arrêtés pour le climat.

*Philippe Desbrosses, Gauthier Chapelle, Johann Chapoutot, Xavier Ricard-Lanata, Pablo Servigne et Sophie Swaton