Plans de relance : le match France-Allemagne

La France songe à réhabiliter des lignes de train désaffectées dans le cadre de son plan de relance. Photo CC

Accaparés par la crise économique et sanitaire, les Etats européens oublient-ils l’enjeu du climat ? Les plans de relance devraient apporter un début de réponse.


Lors d’une rencontre avec la chancelière Angela Merkel, l’activiste Greta Thunberg a critiqué le 21 août l’inaction politique des Etats sur le climat. De fait, les plans de relance démarrent en ordre dispersé, avec des contraintes environnementales modestes. Ils risquent d’accentuer les décalages entre pays européens, aussi bien sur le plan économique que climatique.


Une action coordonnée limitée

Les chefs d’Etat européens se sont certes mis d’accord sur une action coordonnée. Angela Merkel et Emmanuel Macron voulaient une enveloppe de 500 milliards d’euros ; fin juillet, les chefs d’Etat se sont accordés pour 390 milliards d’euros de subventions censées répondre à la crise ; un montant principalement destiné aux pays les plus touchés, comme l’Espagne et l’Italie. 350 milliards supplémentaires sous forme de prêts seront mis à disposition des Etats présentant des besoins d’investissement. Un effort de solidarité inédit, néanmoins immédiatement critiqué par le parlement européen, qui réclame des contraintes environnementales plus fortes.

Pour l’heure, seule une partie des fonds européens, soit 30 %, devront répondre à la contrainte de ne pas nuire à l’environnement (do no harm). « Le solde pourra donc financer des actions nuisibles au climat et à la biodiversité », explique l’eurodéputé vert allemand Sven Giegold.

Et les deux plus gros plans de soutien à l’économie, ceux de la France et de l’Allemagne, risquent de ne pas présenter de contraintes environnementales solides. En Allemagne, l’Etat fédéral s’est engagé en juin à injecter 130 milliards dans l’économie, dont environ 50 milliards qui pourraient concerner les technologies vertes. Et les primes de l’Etat destinées à l’achat d’automobiles seront réservées aux voitures électriques, à l’exception de tout moteur thermique, ce qui va permettre au pays d’accélérer sérieusement vers l'électromobilité. Mais parmi les nombreuses mesures prises, la plupart n’ont aucun impact sur le climat. Pire, la réduction de 3 % de la TVA sur tous les biens, jusqu’à la fin 2020, risque de favoriser le statu quo, donc la consommation d’énergies fossiles.


Des montants exorbitants pour la relance allemande

« Sur la biodiversité, il n’y a rien. Et sur le climat, on ne fait que rappeler à certaines entreprises des contraintes qui existent déjà, par exemple Lufthansa devra moderniser sa flotte aérienne. Mais la compagnie avait déjà prévu de le faire à cause des prix du kérosène » se désole Sven Giegold.

Le montant total de l’effort budgétaire allemand est à la fois une aubaine pour l’économie allemande et un problème pour le reste de l’Europe : il risque de creuser le fossé entre l’économie allemande et le reste du continent. Entre les coups de pouce des Länder à leurs entreprises locales et le financement de contrats de travail de courte durée par l’Etat, le plan de relance allemand devrait être plus proche des 200 milliards d’euros. Ce à quoi s’ajoutent les aides d’Etat, qui pourraient atteindre jusqu’à 600 milliards d’euros outre-Rhin. Au Parlement européen, certains élus ironisent : « l’économie allemande, c’est 20 % de l’économie européenne, mais 50 % des plans de relance »…

Prévu le 25 août, puis reporté, le plan de relance français ne devrait représenter « que » 100 milliards d’euros au total - dont, au plus, 38 milliards issus du plan européen, un point qui reste à préciser. Le président français a promis que 30 milliards seraient fléchés vers l’environnement. Selon le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, les fonds seront en priorité consacrés à la rénovation des bâtiments, dont plusieurs milliards d’euros pour les bâtiments publics, ainsi qu’au transport, avec la rénovation de lignes ferroviaires et le développement d’une filière hydrogène.


Jouer la complémentarité en France ?

« Ce qui peut être intéressant, c’est que le plan français soit complémentaire : l’Allemagne met 7 milliards sur l’hydrogène, mais la France peut aussi participer par exemple sur les infrastructures, ou l’acier vert. Et l’Allemagne ne s’est pas positionnée sur tous les sujets : sur le bâtiment, son effort est minime par rapport aux besoins (2 milliards, contre 25 milliards de besoin d’investissements annuels)» assure Nicolas Berghmans, chercheur en politique climatique à l’IDDRI, qui souligne que la France pourrait se concentrer sur les bâtiments basse consommation pour relancer la croissance et le pouvoir d’achat, tout en développant les compétences sur ce sujet crucial pour toute l’Europe.

La France est aussi attendue au tournant en matière ferroviaire : l’Allemagne a déjà recapitalisé des compagnies et remis en marche des lignes de train, et la SNCF a un grand besoin de nouveaux investissements. L’Hexagone pourrait aussi innover en matière de conditionnalités environnementales, tant le sujet a pris de l’ampleur. « Si l’objectif de décarbonation de l’économie est sérieux, alors il faut sauter sur l’occasion de ce plan de relance pour le concrétiser, en demandent aux entreprises des comptes, régulièrement, sur leur chemin de décarbonation » ajoute l’économiste.


Article réalisé en partenariat avec la Fondation Heinrich Böll