Pourquoi la neutralité carbone de Total fait débat



Une résolution pour des engagements climat solides sera soumise au vote de l'AG le 29 mai. Elle ne passera pas, mais l’abstention de certains, dont BNP Paribas, montre que le marché attend plus.


Ils sont onze investisseurs français à s’être alliés pour déposer une résolution réclamant à Total une stratégie solide en matière climatique. Et alors que l’initiative Climate Action 100+ a fait pression dans le même sens, le pétrolier a produit un nouveau plan climat qui semble sur le papier plus ambitieux que ceux de ses pairs : il vise la neutralité carbone en 2050, une réduction de 65 % de l'intensité carbone de ses produits, et prévoit de comptabiliser une partie des émissions de CO2 de ses clients en Europe, et non pas seulement celles de son activité. Une nouvelle stratégie saluée par certains, moquée par d’autres.

Une grosse maison de gestion d’actifs assure que la résolution a eu le mérite de « mettre le sujet sur la place publique, et donc de faire avancer le débat », sans toutefois avoir l’intention de la voter. « Nous avons un souci avec l’objectif 2050 formulé en termes d’intensité carbone, plutôt qu’en valeur absolue. Mais sur le reste, l’entreprise fait plus de progrès que les autres majors, donc nous préférons les soutenir » assure cette source.


Des barils plus propres, mais toujours plus de barils

Le groupement initial d’investisseurs ayant déposé la résolution souhaite voir des engagements plus concrets. Car Total n’a pas modifié d’un iota sa stratégie pour 2030 : l’objectif de réduction qu’il vise est toujours faible (-15 %). Et d’autre part, les experts jugent flous, donc peu crédibles, ses objectifs 2050 : nul ne sait si ses réductions d’émissions proviendront de projets de compensation (capture et stockage de CO2, plantation d’arbres) ou de réductions nettes. « Il y a des éléments opérationnels plus présents chez BP ou Shell, et des horizons de plus court-terme » souligne Aurélie Baudhuin, directrice de la recherche ISR chez Meeschaert, qui insiste aussi sur l’importance de formuler des objectifs d’émissions en valeur absolue, plutôt qu’en relatif.

« L’engagement de Total est de faire que chaque baril soit un peu plus propre, mais toujours plus de barils. C’est surtout ça qui ne va pas » tacle Lucie Pinson, de l’ONG Reclaim Finance.

Reste que le dépôt d’une résolution est une petite révolution, qui a suscité un « énorme intérêt de la part d’investisseurs internationaux, qui ne pensaient pas qu’une résolution sur le climat pouvait être déposée en France » se réjouit Aurélie Baudhuin, qui attire aussi l’attention sur la nécessité de comptabiliser les abstentionnistes face à cette résolution.


L’abstention, le joker de BNP

Car si les votes en assemblée générale sont anonymes, les actionnaires ont la possibilité depuis l’été dernier de s’abstenir, et ces abstentions sont comptabilisées. Selon nos informations, BNP Paribas qui est un partenaire historique de Total et un actionnaire important avec 0,38 % du capital, va s’abstenir plutôt que de voter contre une résolution qui va dans le sens de l’histoire. Une décision qui a beaucoup agacé chez Total. Et qui montre que le marché reste circonspect, malgré l’énergie déployée par le groupe pétrolier.

En relation permanente avec les investisseurs, Total a organisé des visioconférences, mais aussi passé beaucoup de temps et d’énergie à leur parler en direct. « Ils ont fait une pression monstre, et tout le capitalisme à la française s’y est mis pour décourager les éventuels votants en faveur de cette résolution » maugrée un gérant, qui n’ose dire officiellement qu’il va voter pour. Pour une autre, la discussion intense engagée avec le pétrolier a au contraire été plus constructive que lors de la dernière résolution climat déposée en AG de Total, en 2011. « Ça n’a rien à voir, cette fois ils ont tenté de nous convaincre que leur stratégie est la bonne » précise-t-elle.


Imaginer une stratégie climat convaincante

La solution pour convaincre les actionnaires de plus en plus sensibles au sujet climat serait d’anticiper une diminution de la production d’énergies fossiles, et de déterminer des objectifs intermédiaires. Ce qui supposerait que le groupe se désengage de certains projets d’investissements. Mais ce n’est pas son intention : les énergies renouvelables disposeront de 1,5 à 2 milliards d’investissements pour 2020, sur un total de 14 milliards de dollars.

Autre problème dans l’engagement climat de Total : le pétrolier ne prévoit de comptabiliser qu’une partie de ses émissions réelles : celles de ses propres activités et de celles de ses fournisseurs (les scopes 1 et 2), ainsi que les émissions des acquéreurs de carburant (scope 3), mais en Europe seulement.

Enfin, les experts pointent un problème global de méthode. Les stratégies climat crédibles reposent sur des scénarios de transition exigeant et longs à concocter, avec une véritable remise à plat du modèle économique, et imaginant un monde potentiellement différent, afin que le business soit résilient face à de potentielles crises.

Pour un pétrolier, il s’agit d’imaginer un futur avec des mobilités différentes, où la demande de pétrole peut potentiellement s’effondrer : c’est le principal risque auquel est exposé Total aujourd’hui. Comme le souligne I4CE dans une étude, les scénarios de transition prennent en compte des variables multiples, dont certaines sont prévisibles, comme l’impact du réchauffement climatique sur la température, la distribution de l’eau et les ressources, ou moins connues, comme les conséquences socio-économiques. Les scénarios crédibles doivent donc imaginer un futur crédible. « Quand le PDG de Total dit qu’en 2050, il n’y aura plus beaucoup de voitures thermiques, il se trompe » assure un investisseur, qui voit cette échéance bien plus proche. La loi prévoit leur interdiction en 2030 en Suède et en 2040 en France.