Saint-Gobain en ordre de bataille vers la neutralité carbone

Usine de verre de Saint-Gobain à Pise, Italie. Photo Saint Gobain

Le géant de l’isolation s’est donné des objectifs pour 2030. Et veut travailler avec ses fournisseurs pour réduire les émissions en amont de sa chaîne de valeur.

Saint-Gobain est l’une des nombreuses entreprises, notamment dans le secteur de la construction, à promettre la neutralité carbone en 2050. Un objectif qui n’a de sens qu’au niveau d’un pays, mais dont le privé s’empare de plus en plus.

Le groupe spécialisé dans les matériaux de construction a le mérite de poursuivre une démarche sérieuse. Un an après son soutien au « Business Ambition for 1.5°C » du Global Compact de l’ONU, il présente de nouveaux engagements. Sous la forme d’objectifs à horizon 2030, qui complètent les précédents fixés pour 2025. « Suite à nos engagements de 2019, notre communauté – parties prenantes externes mais également collaborateurs – était en attente de détails. L’étape intermédiaire à échéance 2030 que nous venons d’annoncer, validée par l’initiative SBT, est un élément essentiel de notre feuille de route », assure Emmanuel Normant, directeur du développement durable du groupe.

« SBT – science based targets – a le mérite de tirer l’action des entreprises dans la bonne direction, en injectant une couche de science », apprécie Renaud Bettin, ancien de Carbone 4 et responsable climat de la startup Sweep, qui développe un logiciel de pilotage de l’action climat d’une entreprise.

Saint-Gobain promet donc une baisse de 33% en valeur absolue de ses émissions directes et indirectes (Scope 1 et 2) entre 2017 et 2030, et de 16% sur son Scope 3 (incluant les émissions en amont et en aval de sa chaîne de valeur). En revanche, difficile d’évaluer la part des émissions résiduelles à horizon 2050, que le groupe entend séquestrer pour atteindre la neutralité carbone. « Nous avons des enjeux de court-terme à horizon 2025. Pour 2030 nous agissons sur les leviers dont nous disposons. Mais pour 2050, il demeure une part d’incertitude », reconnaît Emmanuel Normant.

100 millions pour la R&D plutôt que la compensation

« L’engagement d’une baisse des émissions en valeur absolue – plutôt que la seule intensité carbone – est à saluer », poursuit Renaud Bettin. Saint-Gobain n’intègre pas la compensation financière à sa feuille de route 2030. « Le sujet reste polémique, il n’existe pas de standard », observe Emmanuel Normant. Surtout, à 10€ la tonne de CO2, cela représenterait 100 millions d’euros pour les 10 millions de tonnes d’émissions annuelles du groupe. « Nous préférons les investir en R&D, ce qui a en outre l’avantage de plus favoriser la mobilisation des équipes en interne », précise-t-il. Un bon point pour le consultant, car cela montre que l’entreprise va réellement s’efforcer d’abaisser ses émissions, en activant tous les leviers à sa disposition. Néanmoins, à l’échelle macro-économique, « il ne faudrait pas que les mécanismes financiers de carbone évité ou réduit passent à la trappe, car on en aura besoin pour financer la transition. »

Saint-Gobain a fixé un prix interne du carbone à 100€ la tonne afin de valoriser les projets de décarbonation dans la hiérarchie de son programme de R&D. Une enveloppe annuelle de 100 millions d’euros leur est dédiée. Un autre prix interne, de 30€ par tonne, permet de rendre attractive la rentabilité d’un projet d’investissement, notamment dans des pays émergents où l’énergie est très carbonée et peu chère.

Parmi les pistes de séquestration de carbone explorées, la recarbonatation du béton de déconstruction. « Un potentiel très important, étant donné les quantités qui se profilent dans les prochaines décennies, et sur laquelle nous sommes parfaitement légitimes », insiste Emmanuel Normant. Tout l’enjeu est de parvenir à une solution industrialisable, car pour l’heure, le process, qui consiste à injecter du CO2 dans du béton usagé pour le solidifier et le ré-utiliser, est trop long.

Engager le dialogue avec les fournisseurs

Saint-Gobain se targue de longue date de permettre à ses clients d’abaisser leur consommation d’énergie et donc, leur empreinte carbone, grâce aux produits d’isolation qu’il leur vend. Mais la méthodologie SBT ne tient pas compte des bénéfices apportés par les produits ou services d’une entreprise à ses clients pour calculer le Scope 3 (émissions amont et aval).

C’est plutôt sur l’amont que Saint-Gobain mise pour atteindre son objectif de baisse de 16% de son Scope 3. Ses acheteurs ont été formés à engager le dialogue avec ses fournisseurs pour les inciter à évaluer leur impact carbone, se fixer des objectifs, éventuellement s’engager dans des programmes de développement communs avec leur client, voire dans des engagements SBT. Il ne s’agit encore que d’incitations, mais c’est un début. « On ne demande pas à toutes les entreprises de travailler leur Scope 3, reconnaît Renaud Bettin. L’essentiel ce sont les grandes, qui comptent des milliers de fournisseurs sur lesquels l’initiative peut se répercuter en cascade.

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Agréger les différents corps de métiers comme dans le neuf

Saint-Gobain prend ces engagements alors que le BTP est durement frappé par la crise sanitaire. Mais celle-ci pèse essentiellement sur la construction neuve, tandis que la rénovation, en bonne place dans les plans de relance, bat son plein. En plein débat sur la rénovation globale, par opposition aux « gestes uniques », Pierre-André de Chalendar, qui a participé au groupe de travail monté par le gouvernement sur le sujet, a eu l’occasion de rappeler combien Saint-Gobain y était favorable. D’autant qu’elle favorise les systèmes et solutions plus rentables sur lesquels le groupe se positionne. « Mais les artisans, habitués à travailler par corps de métier, n’y sont pas formés, reconnaît Emmanuel Normant. Il faut donc créer de nouvelles professions qui permettent d’agréger ces corps de métiers. »

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Un élément conjoncturel pourrait accélérer le mouvement. Au vu du dynamisme contrasté entre le neuf et la rénovation, des corps de métiers positionnés surtout sur le neuf, notamment ceux qui travaillent à l’intégration comme les maîtres d’ouvrage ou les architectes, pourraient se redéployer dans la rénovation. Autre perspective prometteuse : le programme européen Renovation wave, qui porte sur les bâtiments publics, notamment écoles et hôpitaux, concerne des milliers de mètres carrés. « C’est de nature à structurer des professions autour de la rénovation », veut croire Emmanuel Normant.

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